Prothèses mammaires : retour sur le parcours chaotique de PIP

Innovation, fraude et marketing : l'Usine Nouvelle a enquêté sur les recettes de PIP pour s'imposer sur le marché des fabricants d'implants mammaires. Après des débuts prometteurs, l'entreprise a usé de stratagèmes douteux pour tenter de surmonter la concurrence.

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Prothèses mammaires : retour sur le parcours chaotique de PIP

En France, ils sont moins d'une dizaine de fabricants sur le marché très concentré des prothèses mammaires. Pendant près de vingt ans, Poly–Implants–Prothèses (PIP) y a fait figure d'acteur incontournable, jusqu'à la chute…

Tout commence au début des années 1990. A l'époque apparaissent les premières alertes sur les risques de contracter des maladies auto-immunes à cause du gel de silicone. Alors qu'il connaît un succès croissant, ce gel est alors interdit dans deux pays : les Etats-Unis en 1992 puis la France deux ans plus tard.

"Les fabricants d'implants mammaires ont tout de suite été obligés d'innover et de trouver une parade, raconte François Petit, chirurgien esthétique plasticien. PIP a été novateur en créant une prothèse de sérum physiologique sans valve. Ces prothèses pré-remplies ont connu un certain succès au début, avant qu'on ne découvre que leur enveloppe n'était pas très solide et se rompait. Même si ce n'était pas grave car il s'agissait de sérum."

C'est l'âge d'or de PIP. L'entreprise gagne des parts de marché, et "parvient à se positionner face aux fabricants américains Mc Ghan et Mentor", raconte Eric Auclair, président de la Sofcep (société française des chirurgiens esthétiques plasticiens).

L'innovation de PIP : les prothèses asymétriques

Lorsque le silicone est réintroduit en France en 2000 (les études n'ayant pas démontré de lien avec les maladies auto-immunes), trois laboratoires obtiennent, quelques mois avant les autres, une autorisation : Inamed, Mentor et le français Pérouse Plastie. Des mois précieux, qui plombent PIP, dont la part de marché chute à une dizaine de pourcentage.

Car PIP est aussi dépassé par ses concurrents, aux "nouveaux modèles d'implants constitués d'une enveloppe plus solide, dont le gel, plus cohésif, devait rester compact en cas de rupture de l'enveloppe", explique François Petit. C'est le succès pour les implants de silicone, le sérum n'étant plus utilisé que de façon marginale.

L'aventure ne s'arrête pourtant pas là pour l'entreprise varoise, qui innove à nouveau. Sa trouvaille ? Des prothèses en silicone de forme asymétrique, une droite et une gauche. Un nouveau produit qui lui permet de se différencier. Car même s'il existe une dizaine d'acteurs, les chirurgiens ne choisissent qu'un ou deux fournisseurs, en fonctions de différents critères, tels que la forme de l'implant.

Le prix joue aussi bien sûr, même si c'est la cliente qui paye in fine la facture. Un point sur lequel les fabricants français se montrent assez compétitifs. "Il faut compter 700 à 800 euros pour une paire de prothèses des américains Allergan et Mentor, 500 à 600 euros pour les entreprises intermédiaires, et aux alentours de 400 euros pour trois à quatre sociétés", décrit Benjamin Ascher, chirurgien plasticien et directeur scientifique des congrès de l'esthétique Imcas (International Master Course on Aging Skin).

La triche industrielle pour tenir des coûts bas

Pour proposer des prix attractifs, PIP n'hésite pas à frauder. Le fondateur de la société, Jean-Claude Mas, aurait ainsi reconnu en octobre devant les gendarmes marseillais avoir produit un gel de silicone non homologué. Un composant issu d'une formule de sa production et dissimulé à l'organisme certificateur.

Sa combine consistait à utiliser un gel industriel, beaucoup moins cher qu'un gel médical. Car "contrairement au silicone industriel, il n'y a pas de grande concurrence dans le silicone médical, fourni par deux sociétésde la Silicon Valley, Applied Silicone et Nusil", estime François Petit.

"PIP avait par ailleurs une politique commerciale très agressive, qui l'a aidé à se développer. Son PDG était très présent sur les congrès de chirurgie. Des chirurgiens étaient même invités à visiter l'usine : cela relevait de la transparence et de la démarche marketing."

Impossible alors, estiment les chirurgiens, de se méfier de PIP, bien intégré dans la filière réputée des acteurs français d'implants mammaires qui produisent en France, y vendent et exportent. "Le procédé de fabrication reste encore assez manuel, avec une intervention humaine relativement importante, explique Thierry Chignon, directeur de participations du fonds Matignon Investissement. Certains grands laboratoires ont délocalisé leur production dans des pays à la main d'œuvre moins chère, mais plusieurs acteurs français continuaient de produire en France."

La raison ? "Le marché français n'est pas très intéressant sur le plan économique, car le prix des implants y est déjà bas, en raison du nombre d'acteurs et des prix négociés par la Sécurité Sociale lorsqu'elle prend en charge les opérations, raconte François Petit. Mais pour les fabricants, ce marché est important pour l'image et la crédibilité."

D'autant plus que ce secteur connaît une forte croissance. Selon une étude sur "Le marché des prothèses mammaires en France", réalisé par François Petit en 2005, le nombre total d'implants vendus en France était de 61 800 en 2004, dont 97% en silicone.

En neuf ans (de 1995 à 2004), cette activité avait augmenté de… 383 % ! A l'époque, le marché comptait neuf fabricants, dont deux peu présents en France, et PIP, qui avait refusé de participer à cette étude.

Mais petit à petit, le marché s'est concentré. Avec l'acquisition en 2007 du français Perouse Plastie par l'américain Mentor, devenu une filiale du grand laboratoire Johnson&Johnson. Ou encore la reprise du fabricant hexagone Eurosilicones et de son concurrent britannique Nagor par une société irlandaise et un fonds d'investissement en 2010.

Discrétion chez les autres fabricants

2008 marque l'année du déclin. Dans les congrès, les chirurgiens font états de ruptures plus nombreuses des implants PIP. Des alertes qui ont conduit à la prise de position des autorités, et à amener cette affaire devant la justice.

Mais quid des autres fabricants ? "On peut considérer qu'il y a un groupe de tête représenté par les deux Américains : Allergan et Mentor, estime Benjamin Ascher. Derrière, les autres compagnies, même si elles sont parfaitement dignes de confiance, n'ont pas publiées assez d'études cliniques à un certain niveau de publication internationale." Fin janvier, l'Imcas a cependant prévu de les mettre toutes sur le grill, en comparant les implants mammaires de chacune.

D'ici là, les autres fabricants se font discrets. Le 25 décembre, Allergan a publié un communiqué pour rassurer ses clients : "Du commencement à la fin, la manufacture d'un implant mammaire Allergan peut demander jusqu'à 12 jours, et il est soumis à près à cent tests de contrôle de qualité, y compris l'inspection des matériaux, l'inspection du produit et les tests."

D'après nos informations, tous devraient rencontrer les autorités sanitaires la semaine du 9 janvier 2012. Mais ce secteur dynamique "qui avait une bonne réputation, va souffrir", prédit François Petit.

Forte concurrence sur le marché mondial des prothèses mammaires
Si les leaders sont les américains Allergan (qui a notamment repris Mc Ghan) et Mentor Medical (qui a racheté le français Perouse Plastie), les fabricants français sont encore nombreux sur ce marché. Ils s'appellent Arion, PVP-Sebbin, Aspide Medical, Cereplas, et EMSI Biomédical. Et peuvent aussi compter sur deux concurrents européens : le consortium Eurosilicone-Nagor et l'allemand Polytech-Silimed. Un petit nombre d'acteurs pour un gâteau toujours plus grand. En 2010, le marché mondial des prothèses mammaires était d'environ 580 millions d'euros, en croissance de 8% comparé à 2009, selon les chiffres de l'Imcas Industrie. Sa croissance prévisionnelle ? une moyenne de 7% par an jusqu'en 2014. La moitié de ce marché se trouve aux Etats-Unis, où l'augmentation mammaire reste la premiere intervention de chirurgie esthetique pratiquée dans le monde, avec 19% des interventions. La France représente 16 millions d'euros, avec 70 000 prothèses (à l'unité) posées chaque année, dont 10 000 implants pour la reconstruction. Au total, 400 000 à 500 000 femmes sont implantées en France et 10 millions dans le monde.

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