Procès AZF : faut-il aller voir du côté de l'armée ?

Michel Bouchardy, partie civile au procès, membre de la CFE-CGC Chimie et rapporteur de la commission Vérité mise en place par l'association AZF Mémoire et solidarité (anciens salariés de l'usine) aimerait voir levé le secret-défense.

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Procès AZF : faut-il aller voir du côté de l'armée ?
La huitième semaine de procès AZF, si elle a toujours eu pour effet frustrant de mettre en lumière plusieurs vérités contradictoires sans n'en privilégier aucune, a néanmoins apporté son lot de certitudes. Première certitude : l'heure de l'explosion, déterminée par un ingénieur du CEA, entre 10h17mn55,4s et 10h17mn55,47s. Une donnée d'importance. Deuxième certitude : les signaux sismiques enregistrés lors de la catastrophe proviennent d'une seule explosion au sol. Les deux sons entendus par les Toulousains à proximité de l'usine correspondent à deux manifestations, l'onde sismique et l'onde acoustique, d'une seule explosion. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y a pas eu une autre explosion, forcément aérienne.

C'est d'ailleurs ce que se sont employés à montrer deux experts cités par la défense de Total, vendredi. Un phénomène précurseur, une détonation aérienne a eu lieu selon leurs calculs 4 secondes avant l'explosion principale.

Le blog de la Dépêche du midi le relate l'audition d'Yves Grenier :

« Me Lèguevaques : "Selon vous, s'est-il produit une ou deux explosions au sol"?
Y. G. : "Une".
Me Lèguevaques : "Et le précurseur?"
Y. G. : "Potentiellement une explosion aérienne, au nord-est d'AZF, ou le passage d'une cible supersonique".
S'agit-il d'un avion, un drone? Le spécialiste ne peut répondre.
A une question de Me Thierry Carrère sur la vitesse de l'objet précurseur, Yves Grenier répond : " 1,6 mach".»

Il relate également celle Peter Naylor :

«Conclusion de l'expert britannique : "La série d'enregistrements présente des informations cohérentes, l'existence de trois sons, le son acoustique de l'explosion, le son de l'explosion par la propagation sismique, et une autre source acoustique. Le sonomètre de Ramonville présente certains bruits qui ne peuvent s'expliquer par les avions visibles sur les radars. Une autre source acoustique est définie avec constance, 4,2s avant l'explosion, à 1770m au nord du cratère d'AZF, et 2175m à l'est, à une altitude comprise entre 500 et 1000mètres".»

Thèse de l'UDMH. De quoi apporter de l'eau au moulin des tenants de la thèse suivante : celle de l'explosion d'un nuage de gaz (dite UVCE), issu de la fuite d'un produit bien particulier, l'UDMH, provenant de la SNPE voisine, qui fabrique du carburant (propergol) pour la fusée Ariane. Cette première explosion gazeuse, quasi simultanée, mais répartie dans l'espace, aurait communiqué sufisamment d'énergie au stock de nitrate d'ammonium pour qu'il détonne quatre secondes plus tard, dans le hangar. Reste qu'à part un état des stocks datant de 1993 (!) montrant un différentiel entre 1993 et 2001 de 10 kg, rien n'étaye cette thèse.

« Le phénomène d'UVCE - Unconfined Vapour Cloud Explosion - est, comme son nom l'indique, une explosion due à des nappes de gaz libres hautement inflammables. (...) Cette hypothèse est apparue dans le numéro de l'hebdomadaire Valeurs Actuelles daté du 21 juillet 2006. L'article était signé par Frank Hériot et Jean-Christian Tirat. Cette piste a été exposée en détail le 20 janvier 2007 par Jean Bergeal, ingénieur chargé de l'enquête interne d'EDF concernant AZF - à la retraite en 2007 -, lors d'une réunion d'information organisée par l'Association Mémoire et Solidarité à laquelle participait également Jean-Christian Tirat » précise l'ouvrage de Daniel Dissy. Une thèse qui se base sur les témoignages
relatant une odeur forte et persistante caractéristique sur les lieux dès les premières heures du jour.

« L'explosif gazeux n'a pratiquement besoin de rien pour exploser » commente un connaisseur. « Des étincelles il y en a partout, il suffit d'une pour allumer le nuage de gaz. » De quoi expliquer également l'embrasement de la tour de prilling sur le site d'AZF, qui aspirait l'air environnant et donc, en cas d'UVCE, le gaz détonnant en quantité concentrée. Comment expliquer que les témoins ont entendu une première explosion unique, si le nuage a détonné un peu partout ? « Une détonation en phase gazeuse se déplace à 2 km par seconde. Si le nuage gazeux faisait 1 km de long, la détonation met une demi-seconde à le parcourir : c'est quasi instantané. » répond l'observateur.

Doutes. Ce dont est sûr Michel Bouchardy, partie civile au procès, membre de la CFE-CGC Chimie et rapporteur de la commission Vérité mise en place par l'association AZF Mémoire et solidarité, c'est de l'impossibilité de la thèse officielle (erreur de manipulation d'un manutentionnaire à l'entrée du hangar 221, côté Est, ayant provoqué la mise en contact de deux produits incomptabiles : le DCCNa, chlore de piscine, et le NH3NO4, nitrate d'ammonium agricole et industriel). Il juge la thèse de l'UVCE plausible, comme bien d'autres thèses. La vitesse de l'objet précurseur a été évualée par l'expert Yves Grenier à 1,6 fois la vitesse du son (1,6 mach). « C'est une vitesse supersonique : il peut donc s'agir de la détonation d'un mélange explosif gazeux.» Le chimiste reste toutefois sur ses gardes. « C'est une catastrophe qui a beaucoup d'aspects bizarres. » Les 8 semaines de procès, et la technique éprouvée des avocats des prévenus (Total) à systématiquement instiller le doute, semblent avoir bousculé les convictions de tout le monde. « Il ne faut pas tirer d'enseignements à la hâte. Je me contente de travailler sur les faits. Je me méfie des fantasmes et des miens en premier » confie encore Michel Bouchardy.

L'altitude de 800 mètres évoquée par l'expert britannique semble en contradiction avec l'idée d'un gaz rampant. « L'UDMH est un gaz dense plutôt dans les parties basses. Mais le vent d'autan, qui circule à 6-7 km par heure, est tourbillonnant et crée des remous : il peut pousser une langue de gaz à des centaines de mètres d'altitude » répond Michel Bouchardy. Quid de la vitesse de déplacement de 1,6mach, soit 1,6 fois la vitesse du son (340 m par seconde), ce qui est tout de même loin du 2 km par seconde cité plus haut ? «Tout dépend de la pureté des produits» répond Michel Bouchardy. Il ne met de côté aucune hypothèse.

L'armée ? Le chimiste regarde néanmoins du côté de la Grande Muette. « Que ce soit l'UVCE avec source SNPE ou un engin, on se retrouve toujours à devoir taper aux portes du ministère de la Défense. » Mais selon lui, personne, pas même son avocat, ne veut pour l'instant envisager cette hypothèse. La défense de Total elle-même ne souhaite pas aller jusque-là, ce n'est pas son objectif : elle se contente de démonter la thèse de l'accusation, c'est sa seule ligne. Pourtant, « experts et contre-experts sont d'accord sur une chose : un hélicoptère Puma s'est trouvé sur les lieux, et ce n'est pas le Puma de la base voisine de Francazal. Or cet hélicoptère n'est utilisé que par l'armée. Il faudrait donc poser la question aux forces militaires» pose Michel Bouchardy.

Des scientifiques planchent d'ailleurs à ce sujet, glisse le chimiste. « Il y a des gens très sérieux qui travaillent sur des produits de l'armée à effet neutralisant sur des personnels au sol ». Il n'en dira pas plus. Reste à savoir si le résultat de ces travaux pourra être versé au dossier du procès : « le procureur est très conservateur, et pour lui tout ce qui n'a pas été versé à un dossier de l'instruction ne peut pas l'être au procès. »

Des preuves. « Une chose est sûre», souligne Michel Bouchardy, «l'analyse des spectres de fréquence du premier bruit montre qu'il s'agit de hautes fréquences (1000-8000 Hz). Or l'onde sismo-acoustique est de basse fréquence (50Hz). Il n'y a pas de confusion possible. Le président l'a compris ça, du moins je l'espère. » Mais « il n'existe à la connaissance du tribunal et des observateurs aucun élément factuel » permettant d'expliquer ce premier phénomène ni de prouver son existence. « Il s'agit de conjectures de calcul. Il n'y a pas d'élément concret en dehors des mathématiques ». Et tout comme ses confrères chimistes, il estime qu'une preuve tangible à se mettre sous la dent ne serait pas de trop. Il compte d'ailleurs demander via son avocat un complément d'enquête sur les phénomènes précurseurs.

« Cela mériterait d'être approfondi. Il faut se tourner vers l'armée», répète-t-il. Le président du tribunal peut le faire, il a déjà rédigé une commission rogatoire pour saisir un enregistrement apporté par un témoin. Reste à voir s'il le souhaite, si cela retarde le délibéré, cela dépend de la politique que la Justice veut mener. » Cette semaine, le tribunal se penche sur l'hypothèse d'un événement antérieur, et la piste intentionnelle. L'UVCE sera elle examinée le 5 mai.

Ana Lutzky


UVCE : les propriétés de réducteur de l'UDMH

Les détonations en phase gazeuse et en phase solide sont bien différentes. Les explosifs solides les plus performants se propagent à la vitesse de 10 km par seconde et des pressions de plusieurs fois 10.000 bars. Les détonations en phase gazeuse (UVCE), sont beaucoup plus volumineuses, même si la pression est moins forte : 20 -25 bars, l'onde de pression se déplace à 1,8 km par seconde. Reste que la pression est énorme : « un bâtiment qui résiste à deux bars, c'est déjà un blockhaus » commente un chimiste. Un gaz explosible devient dangereux à 100g par mètre cube : 10 kg, même en nuage gazeux diffus, constituent donc un danger certain. Le nitrate d'ammonium (NH3NO4) est un très bon oxydant. L'UDMH (CH3,H-N-N-CH3,H) est au contraire un très bon réducteur.
La thèse de l'UDMH. La thèse de l'UDMH est celle de l'inflammation de nappes de vapeurs dérivées de l'hydrazine. De telles substances, comme la MMH (Monométhyle-hydrazine) l'UDMH (diméthyle-hydrazine asymétrique) ou la FDMH (formaldéhyde diméthylhydrazone) sont fabriquées à la SNPE jouxtant l'usine AZF. Elles sont en particulier indispensables à la production de carburants pour fusées et missiles, des propergols. En ce qui concerne l'UDMH, le site de fabrication de ce produit était en arrêt pour maintenance le jour de l'explosion mais environ 17 tonnes d'UDMH étaient stockées sur place. Ces produits ont une forte odeur d'ammoniac et de poisson pourri, une odeur caractéristique, inhabituelle et particulièrement forte qui a incommodé de nombreux témoins situés sous le vent de la SNPE le matin de la catastrophe.
Léger. L'UDMH est liquide à température ambiante, mais peut se vaporiser partiellement : c'est un gaz lourd et volatil. L'hydrazine est plus légère. Un mélange de ces deux composants sous forme de gaz constitue un produit très réactif, apte à détonner à tout moment.
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