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Pourquoi la France est un cancre de l’innovation

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Analyse A l’occasion de la sortie de son palmarès annuel des entreprises les plus innovantes "Global Innovation 1000", le cabinet de conseil en stratégie Booz&Company a cherché à comprendre pourquoi les entreprises françaises sont si mal placées.

Pourquoi la France est un cancre de l’innovation © D.R.

Ce ne sont pas les entreprises qui dépensent le plus, qui innovent le plus ! "Pour la neuvième année consécutive, nos travaux montrent qu'il n'existe aucune corrélation entre le montant dépensé et la performance à long terme. Il est prouvé que la performance ne s'achète pas. En matière d’innovation, ce qui compte ce n'est pas combien vous dépensez, mais comment vous dépensez votre argent", indique Barry Jaruzelski, Senior Partner chez Booz & Company et directeur du pôle Engineered Products & Services. Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, le nouveau classement "Global Innovation 1000" des entreprises qui innovent le plus montre encore cette année que, hormis Microsoft et Samsung, aucune des 10 entreprises dépensant les plus en R&D (Volkswagen, Samsung, Roche Holding, Intel, Microsoft, Toyota, Novartis, Merck, Pfizer, Johnson & Johnson) ne sont perçues par les managers internationaux comme les plus innovantes (Apple, Google, Samsung, Amazon, 3M, GE, Microsoft, IBM, Tesla Motors et Facebook).

Brevet ne rime plus avec Innovation !

Dans tous les cas, pas d’entreprises françaises dans les Top 10. Seul Sanofi (considéré comme Européen !) pointe à la 15e place des entreprises qui dépensent le plus. Pour comprendre pourquoi le cabinet Booz&Co est allé interroger 16 spécialistes de la R&D en France. Sa conclusion est bien connue : le modèle d’innovation français est dominé par une culture technologique.

Une culture qui (comme la culture design) va être dure à changer. Alors que Fleur Pellerin, ministre délégué à l’Innovation, ne cesse de marteler que l’innovation n’est pas que technologique, Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, se précipite pour se féliciter que la France soit au 3e rang du classement "Top 100 Global Innovators" de Thomson Reuters, qui ne prend en compte… que les brevets. Cette dernière est surement dans sone rôle, puisque cette bonne place est due à la présence du CNRS, du CEA et d’IFP Energies nouvelles dans ce top 100. Mais cela manque un peu de cohérence.

Des exercices publics mal compris

D’ailleurs les politiques publiques en matière d’innovation sont les premières visées par l’analyse de Booz&Co. A commencer par les  pôles de compétitivité, qui auraient donné "des résultats mitigés dûs à une concentration des efforts d’innovation sur l’amont et à un manque d’accompagnement et de suivi des projets dans la phase de mise sur le marché. Sur 5,7 milliards d’euros investis dans des projets R&D labellisés pôle de compétitivité, seul 1 projet sur 4 a généré de l’innovation", observent les analystes. Le manque d’essaimage entre la recherche publique et privée est aussi pointé, "les chercheurs français devant très tôt choisir entre la sécurité d’un emploi public ou une voie entrepreneuriale plus risquée". Or on sait que ce n’est plus totalement vrai depuis une loi de… 1999. Mais bon !

Des entreprises incultes en innovation

Mais les politiques publiques ne sont pas les seules incriminées, d’autant, que ces constats ont été faits, et que la récente réorientation des pôles en usines à projets et de la politique de valorisation, tente justement de redresser la barre.  

Les entreprises elles-mêmes seraient largement fautives, affichant un déficit chronique de culture d’innovation. "La majorité des responsables interrogés affirment que l’innovation n’est pas encore ancrée dans l’ADN de leur entreprise. Or, plus l’alignement entre culture d’entreprise et stratégie d’innovation est fort, plus la performance économique de l’entreprise est garantie à long terme", affirme un analyste de Booz & Company. En cause aussi, des faiblesses dans l’organisation des entreprises, l’innovation étant souvent rattachée à plusieurs directions - recherche, marketing ou encore achats - sans que les responsabilités soient clairement définies au sein de l’entreprise !

Pas une matière pour rattraper l’autre

Mais ce n’est pas tout. Malgré ses 2,2 % d’intensité de R&D/PIB, la France investirait finalement trop sur la partie amont (recherche). Et même en matière de dépôts de brevet, le pays (classé 6e mondial selon Booz&Co) enregistre une croissance deux fois inférieure à celle de la moyenne de l’OCDE sur la période 2002-2011. Pire : l’environnement lui même serait défavorable. Trop de grands groupes technologiques, qui freinent l’émergence de concurrents et – donc- pas assez d’ETI. Sans parler de l'important déficit de capital risque et du "manque d’attractivité de la situation d’entrepreneur, impliquant une forte prise de risque personnelle, une taxation élevée des bénéfices espérés et une dévalorisation culturelle de l’échec explique l’origine du déficit français d’innovation", note Booz & Company. Qui n’oublie pas au passage les pesanteurs administratives et notamment les mécanismes d’obtention des aides publiques. Le cabinet aurait pu aussi pointer la complexité de répondre aux appels d’offres publics ! Et pour finir, les dirigeants interrogés par Booz & Company estiment que "les processus d’innovation sont gérés de manière relativement moins cohérente et rigoureuse que dans d’autres pays."

Peut mieux faire… grâce au design thinking !

Mais tout n’est pas perdu. Selon Booz&Co, pour sortir de sa désespérante 15e place mondiale, la France doit d’urgence passer d’un modèle d’innovation "Technology-Driver" actuellement dominant à un modèle "Need-Seeker", grâce à la mise en place d’un design thinking au sein de l’entreprise (innover en mettant en correspondance les besoins clients, le comportement des utilisateurs, la faisabilité technologique et la viabilité économique). Elles doivent aussi favoriser "l’intra-entrepreunariat" et pratiquer l’innovation ouverte ! Plus facile à dire qu’à faire, apparemment !

Aurélie Barbaux

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3 commentaires

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05/11/2013 - 11h23 -

"Innover en mettant en correspondance les besoins clients, le comportement des utilisateurs, la faisabilité technologique et la viabilité économique."
Cette phrase devrait être méditée par nos gouvernants ! J'ai personnellement toujours été effaré de la manière dont nous fonctionnons en France : nous avons des parlementaires qui votent des lois sans pouvoir mettre en avant l'intérêt général, la faisabilité et la viabilité. Et ensuite, nous donnons toute latitude à nos fonctionnaires (non élus) pour décider du décret d'application. Certains décrets ne voient jamais le jour... D'autres dévient complètement l'esprit de la loi... Tout n'est pas noir, au contraire, mais ces petites imperfections constantes épuisent et démotivent.
Étant élu d'un petite commune j'ai pu mesurer la portée de ce que je dis: il existait une piste cyclable reliant deux villages et très utilisée par les collégiens. En hiver, aux heures d'entrée et de sortie d'école, il fait nuit et la circulation sur cette piste sinueuse et passant dans un bosquet était hasardeuse par manque de visibilité. La com-com a pris les choses en mains, a modifié le tracé de la piste, a démonté l'ancienne piste, en a construit une nouvelle mais n'a pas mis d'éclairage alors que c'était la seule revendication des citoyens. La piste est toujours aussi dangereuse en hiver ! Nous avons dépensé 600000€. En tant qu'élu, nous avions voté le budget mais ensuite tout nous échappe... L'intérêt de l’administration était de réaliser une piste aux normes de sécurité et environnementales actuelles. L'éclairage ne fait pas partie de cette préoccupation.
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27/10/2013 - 11h43 -

J'espère juste que les champions français ou européens de l'innovation (Orange, Areva, EADS etc...) n'ouvrent pas trop leurs locaux à des consultants de Booz&Company équipés d'un PC, au pretexte de ce genre d'étude.
J'espère sincèrement que les managers de nos entreprises performantes, et les étudiants de nos meilleurs écoles, sont formés à faire l'hypothèse "prudente" que tout ce à quoi Booz pourra accéder lore d'études ou projets, voire parfois un peu plus, pourrait par de malheureux concours de circonstance leur être dérobé, qu'ils en soient finalement informés ou non.
A titre d'exemple Edward Snowden -consultant de Booz- avait réussi à dérober à la NSA-même (!) un nombre incalculable de documents top-secrets, lors d'une mission pour le client NSA de Booz puis les rendre publics.
Ensuite pour le lecteur de l'Usine Nouvelle il est utile d'avoir en tête à la lecture des analyses de Booz sur "où va la France" et "que devrait faire l'Europe", que http://en.wikipedia.org/wiki/Booz_Allen_Hamilton réalise l'essentiel de son business comme sous-traitant de l'Etat américain, de la NSA et de l'essentiel du complexe militaro-industrialo-digital américain, qu'une part significative de son staff est issu de ce complexe où y a travaillé étroitement.
Partant leurs analyses pourraient avoir une orientation -volontairement ou non- idéologique assez identifiable même si elles apportent sans aucun doute un éclairage effectivement très informé sur des modèles d'innovation, de recueil et de traitement des informations, de performance des activités digitales, voire même d'intelligence économique qui "marchent" "ailleurs".
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26/10/2013 - 00h05 -

La France est un cancre de l'innovation parce que les fonctionnaires mettent en avant les dossiers "sérieux" des grandes entreprise et préfèrent financer un projet d'un milliard d'€uros plutôt que 1000 projets d'un million : raison majeure évidente, trop de travail "ils" préfère traiter un seul dossier et être invités et choyés avec ce qu'il faut pour leur bonnes œuvres
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