POURQUOI L'INDUSTRIE DOIT ÊTRE PRIORITAIRE

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POURQUOI L'INDUSTRIE DOIT ÊTRE PRIORITAIRE



De l'espoir suscité par la victoire de Jacques Chirac, les industriels sont passés à un certain scepticisme. Le dispositif antichômage en préparation est moins ambitieux et généreux que prévu. Et pourtant la relance de l'emploi est possible dans l'industrie. Regroupées au sein du GFI, huit fédérations du secteur manufacturier, dont les entreprises adhérentes pèsent 2500milliards de francs de chiffre d'affaires annuel, présentent leurs projets. Un manifeste qui vient à point: l'industrie embauche plus qu'elle ne supprime d'emplois. Une première depuis la fin des années80. Encore faut-il consolider le mouvement en soutenant les PMI, sources d'emplois et d'innovations technologiques.



POUR LUTTER CONTRE LE CHÔMAGE AVEC EFFICACITÉ

Entre les chefs d'entreprise, impatients de voir l'élan promis par Jacques Chirac, et la nouvelle équipe gouvernementale se joue un match dont les prolongations sont déjà connues. Il faudra attendre l'annonce, le 28 juin, en Conseil des ministres, du plan emploi et du collectif budgétaire pour en connaître l'issue. Chacun des deux camps observe l'autre et ne s'engagera dans la bataille antichômage qu'en vertu du principe bien clairement exprimé du "donnant-donnant". "Baissez les charges et nous allons créer des emplois", disent les entrepreneurs. "Engagez-vous à lutter sur le terrain contre le chômage si vous voulez obtenir un allègement des charges", rétorque Alain Juppé. Le dernier mot reviendra naturellement à Jacques Chirac, qui recevra la totalité des partenaires sociaux du 19 au 23juin. Une ultime période de réflexion mise à profit par les syndicats de salariés, qui ont mobilisé leurs troupes dans la rue le 14juin au moment même de la rencontre au sommet CNPF-syndicats. Mais aussi, ce qui est plus nouveau, par les "poids lourds" de l'industrie, huit grandes fédérations professionnelles du secteur manufacturier réunies au sein du GFI, qui ont publié le 13juin un manifeste préparé depuis l'automne. Leur message - il n'est pas d'économie forte sans une industrie solide - n'est pas révolutionnaire en soi. Mais il mérite une attention particulière, car il démontre que l'amaigrissement de l'industrie n'est pas une fatalité. A un moment où l'industrie tricolore affiche une belle forme après une terrible décennie, le message a du poids. D'autant que, pour la première fois depuis la fin des années80, l'industrie ne détruit plus, globalement, de postes de travail. "Aujourd'hui, souligne Victor Scherrer, le président du GFI, le principal défi et l'impératif majeur sont d'assurer la compétitivité, tant sur le marché intérieur qu'à l'exportation, afin de préserver l'emploi national." Mais, pour les industriels, ce combat ne peut être gagné que si leurs efforts sont "soutenus, encouragés et optimisés par un environnement économique adapté". Ce qui suppose un engagement des Pouvoirs publics. Le diagnostic établi par l'institut économique Rexecode à la demande du GFI met en effet en lumière la vulnérabilité de l'industrie française, qui, depuis dix ans, a enregistré la plus faible croissance de tous les grands pays. Si la majorité des grands groupes ont fait des efforts de restructuration énormes, les PME restent en retrait. Autrement dit, comme le souligne un expert indépendant, Elie Cohen, directeur de recherches au CNRS, "le tissu industriel français devient plus vigoureux, mais plus réduit". Une situation contraire à celle de l'Allemagne et des Etats-Unis. Or le renouveau de l'économie réelle et, partant, de l'emploi ne peut reposer sur les seuls services. La preuve en est donnée, assure Michel Didier, directeur de Rexecode, par les performances comparées des pays européens ces dernières années: relativement, la France a, depuis vingt ans, créé autant d'emplois dans les services que l'Allemagne, la Belgique ou l'Italie. Mais, globalement, elle aura créé 1million d'emplois de moins que son voisin d'outre-Rhin. La raison? La faiblesse dans l'emploi industriel, répond Rexecode. Incontestable, au vu des chiffres: ces dix dernières années, la France a réalisé la plus mauvaise performance des grands pays industrialisés avec une perte de 14,7% des emplois ou 1700000 allant de pair avec une stagnation de la production. Certes, la dépression est derrière nous. Sur les deux derniers trimestres (d'octobre 1994 à mars 1995), l'industrie a embauché, en termes nets, 16000 salariés supplémentaires, selon l'Unedic. Simple mouvement conjoncturel? Certains experts continuent de prévoir que l'industrie stricto sensu va continuer de détruire des emplois. Tels Elie Cohen ou Michel Godet, professeur au Cnam. Tout autre est l'opinion de l'OFCE, pour lequel "le rebond de la productivité industrielle est achevé" et les entreprises vont devoir embaucher avec des contrats fermes. Autant dire que l'unanimité ne règne pas chez les économistes. Ils sont au moins d'accord sur un point: l'ère des dégraissages massifs est révolue. "Logiquement, estime Christian Stoffaès, analyste industriel et directeur à EdF, l'industrie est engagée sur une pente de stabilisation de ses effectifs, avec même des créations dans certains secteurs." Reste que les industriels ne veulent pas se faire forcer la main. "Je suis totalement motivé pour créer des emplois, assurait le 12juin Noèl Goutard, le patron de Valeo, quand cela se justifie économiquement. Je ne vais pas en créer pour faire plaisir à un gouvernement." Les dirigeants d'entreprise membres du GFI posent deux "conditions" à l'embauche: la baisse des charges et la flexibilité de l'organisation du travail. Or les mesures à l'étude à Matignon et à Bercy se révèlent, sur le seul plan du soutien à l'emploi, moins ambitieuses que ne l'avait promis le candidat Chirac. Cela fait quelque temps que la baisse des charges prévue pour les salaires peu qualifiés n'est plus annoncée comme "massive" par le Premier ministre. Et, désormais, ce "cadeau" devrait bien être réservé aux seules PME-PMI. Quant au Contrat initiative emploi, il servirait surtout aux entreprises de services. Pour l'instant, les industriels n'ont qu'une seule certitude: au 1er Juillet, le Smic augmentera de 3,8 à 4%, soit deux fois plus vite que la hausse légale. Un coup de pouce politique, à l'impact global modeste sur les entreprises, mais dont les entrepreneurs de main-d'oeuvre se seraient bien passés. Jean-Louis LEMARCHAND





LES PROPOSITIONS DU GFI

Réduction "significative" des charges indirectes, et notamment des cotisations patronales (dans un premier temps, pour les salaires voisins du Smic, puis à la "tranche basse" de tous les salaires pour éviter les effets de seuil).

Baisse de la taxe professionnelle (à elles seules, les entreprises paient 42% du montant total de la taxe quand elles assurent 28% de la valeur ajoutée).

Réduction de la fiscalité sur les transmissions d'entreprises.

Assouplissement de l'organisation du marché du travail. Possibilités: annualisation du temps de travail, temps partiel et temps choisi, élimination des freins à l'embauche.

Assouplissement de la réglementation du travail.

Développement de l'apprentissage sans augmenter les charges des entreprises pour autant.

Maintien pendant quelques années des "mesures d'âge" permettant, à nombre égal, aux salariés de plus de 56ans (et trente-cinq à quarante ans de travail) de laisser leur place à des jeunes demandeurs d'emplois.

Sur les deux derniers trimestres (d'octobre 1994 à mars 1995), l'industrie a créé 16000emplois.



Ce que pèse le groupe des fédérations industrielles (GFI)

Huit fédérations membres du CNPF forment depuis 1988 le Groupe des fédérations industrielles (GFI): Association nationale des industries alimentaires (Ania), président Victor Scherrer; Comité des constructeurs français d'automobiles (CCFA), président Henry Streit; Fédération française de l'Acier (FFA), président Francis Mer; Fédération des industries électriques et électroniques (FIEE), président Jean-Pierre Desgeorges; Fédération des industries mécaniques (FIM), président Martine Clément; Union des industries chimiques (UIC), président Francis Bazile; Union des industries métallurgiques et minières (UIMM), président Arnaud Leenhardt; Union des industries textiles (UIT), président Georges Jollès. Présidé actuellement par Victor Scherrer, le GFI, qui s'est fixé comme objectif de défendre le développement de l'industrie, représente 35000 entreprises, qui emploient 3 millions de salariés, réalisent 2500 milliards de francs de chiffre d'affaires, dont 850 milliards à l'exportation, investissent 90milliards et consacrent 70milliards à la recherche et au développement.



POUR CONFORTER NOTRE EXCÉDENT COMMERCIAL

Malgré l'appréciation du franc, les performances de l'industrie française restent remarquables. Profitant de l'appel d'air que représente la croissance des échanges mondiaux, l'excédent du commerce extérieur pour les produits manufacturés a progressé de 10milliards en 1994. Exprimées en volumes, cependant, les exportations françaises ont souvent perdu dès l'année dernière des parts de marché par rapport à plusieurs pays européens adeptes des dévaluations compétitives. Les chutes de la livre, de la lire et de la peseta avaient, en 1992 et 1993, plus ou moins bien été encaissées par les exportateurs français. Ils avaient préféré, souvent, rogner sur leurs marges. Les nouvelles dévaluations du premier semestre dans ces pays ont relancé le mécontentement. Jusqu'en 1992, les règles du SME obligeaient un candidat à la dévaluation à obtenir l'aval de ses partenaires, en général lors de négociations marathons tenues d'urgence le week-end. Des bras de fer qui débouchaient sur des dévaluations d'ampleur limitée. Aujourd'hui, il n'y a plus aucune discipline, regrette ainsi le président de PSA, Jacques Calvet. Il est suivi sur ce point par beaucoup de ses pairs, pour qui la situation ne peut rester en l'état jusqu'en 1999, date retenue pour le passage à la monnaie unique. Déjà l'on note une dégradation avec la plupart de nos partenaires de l'Union européenne. Avec l'Italie, le déficit s'accroît de 50%. "L'Italie est l'un des meilleurs pays européens pour le textile, note l'industriel Lucien Deveaux, qui vient d'acheter l'empire Bidermann. Tout se passe comme si, en deux ans, les salaires des Italiens avaient baissé de 50%." Sans parler de la chute du dollar, monnaie de facturation internationale, qui a entraîné l'an dernier une baisse de 20% du prix des articles textiles en provenance des pays asiatiques. Au-delà de ce problème européen, toute la question est de savoir si la France saura élaborer une réponse cohérente aux changements du paysage économique mondial. Les zones en développement, l'Asie, l'Amérique latine, compteront ainsi de plus en plus pour le succès des exportations françaises. Au cours des dernières années, les initiatives se sont multipliées pour aider et encadrer les exportateurs, à commencer par les PMI. Mais l'amélioration des prestations de certains services, comme les postes d'expansion économique dans certains pays ou les efforts de certaines professions ou chambres de commerce ne compensent ni la baisse des moyens publics, ni les insuffisances de notre système d'aide financière à l'exportation, surtout du point de vue de la rapidité de décision. La semaine dernière, lors de sa première intervention devant des industriels, Christine Chauvet, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Industrie, chargé du Commerce extérieur, a promis une plus grande rapidité de la mise en place des aides à l'exportation, une simplification des procédures pour les PMI, et envisagé des mécanismes spécifiques d'encouragement à la création d'emplois pour l'exportation dans les entreprises. Mais, plus que de décisions gouvernementales, beaucoup dépend, pour le développement des exportations, de la capacité des différents acteurs, professionnels, étatiques ou institutionnels, de coordonner leurs efforts et de proposer des services adaptés aux besoins des exportateurs. La France, qui a commencé à se sortir de la culture des grands contrats, doit apprendre à soutenir son commerce courant et à s'organiser collectivement pour cela, domaines dans lesquels Allemands et Japonais ont une pratique dont l'efficacité n'est pas à démontrer. Des actions qui ne remplaceront pas l'effort de chacun. Selon une étude comparative réalisée en 1993, 49% des cadres des PMI allemandes peuvent travailler en anglais. Ils ne sont que 21% dans les PMI françaises. Jean-Pierre GAUDARD





LES PROPOSITIONS DU GFI

Mettre en place une politique dynamique d'assurance-crédit.

Soutenir la prospection des marchés et l'implantation commerciale et industrielle à l'étranger, en particulier pour les PMI.

Repenser l'organisation des administrations et des organismes publics qui sont au service des exportateurs.

Mieux coordonner les initiatives nationales, régionales et sectorielles en faveur de l'exportation.

Les zones en développement, comme l'Asie et l'Amérique latine, compteront de plus en plus pour le succès des exportations françaises.



POUR MUSCLER L'INVESTISSEMENT

A peine remises des deux chocs pétroliers et de la hausse du coût salarial, les entreprises ont dû faire face, au cours de la décennie écoulée, à l'envolée des taux d'intérêt. Qu'on en juge: de l'ordre de 2% dans les années70, les taux réels ont bondi jusqu'à 7,5%! De quoi faire fondre la profitabilité du capital! D'où leur souci actuel d'obtenir une baisse des taux d'intérêt, un point sur lequel elles pourraient obtenir partiellement satisfaction. Certains évoquent un "marché" entre Bercy et la Banque de France: une réduction significative des déficits publics contre un repli des taux directeurs. Ce qui faciliterait le rebond des investissements. Même si l'assainissement financier s'est révélé coûteux, les entreprises ont retrouvé une certaine aisance dans leur trésorerie: leur taux d'épargne aurait gagné plus d'un point par rapport à 1993, avec 18,5%, et la dégradation de leur taux de marge s'est arrêtée. Engagées sur la voie du désendettement depuis 1992, elles ont renforcé leur capacité d'autofinancement. De 96% en 1993, le taux d'autofinancement des investissements est passé à 109% en 1994. Bénéficiant de résultats d'exploitation satisfaisants, les industriels ne devraient donc pas éprouver trop de difficultés à financer leurs investissements. Un mouvement qui serait consolidé par un "geste" de la Banque de France. Jean-Louis Lemarchand.



LES PROPOSITIONS DU GFI

Un "cadre stable" pour les parités monétaires et les réglementations de toute nature.

Un reflux des taux d'intérêt par le biais de la réduction des déficits publics.



POUR AIDER LES PMI À INNOVER

La compétitivité des entreprises passe enfin, et surtout, par un soutien sans faille à l'innovation, qui permet à l'entreprise de doper ses exportations et de créer des emplois. "L'effort relatif de recherche est le premier parmi les facteurs qui expliquent les résultats à l'exportation des entreprises", affirmait ainsi récemment Didier Lombard, directeur général des stratégies industrielles au ministère de l'Industrie. Les produits innovants représentent le quart du chiffre d'affaires de l'industrie, mais ils atteignent 30% des exportations. Entre 1985 et 1990, les PMI très innovantes ont augmenté leurs exportations de 60%, alors que les non-innovantes ont dû se contenter de 16%. Enfin, l'engagement dans la recherche-développement apparaît comme le deuxième facteur explicatif (16%) du taux d'exportation des entreprises, derrière le secteur d'activité (28%). Ce dynamisme de l'innovation va de pair avec l'investissement: près des trois quarts des firmes qui investissent beaucoup mènent parallèlement une démarche d'innovation. Mais c'est surtout la liaison entre innovation et emploi qui frappe. Selon Rexecode, seules les entreprises caractérisées par une forte intensité de recherche affichent un solde d'emplois positif pour les vingt dernières années. La constatation vaut pour la France, l'Allemagne, l'Italie et même les Etats-Unis. En France, ces firmes ont accru leurs effectifs de 0,8% en moyenne par an, alors que l'ensemble de l'emploi industriel se dégradait au rythme de 1,1% par an. Face à ces enjeux, le crédit d'impôt recherche ou les aides de l'Anvar semblent bien insuffisants. L'innovation manque cruellement de financements. Il y a urgence! Odile ESPOSITO



LES PROPOSITIONS DU GFI

Lancement de grands projets innovants nationaux ou européens (autoroutes de l'information, recherche de nouvelles substances ou de nouveaux matériaux...).

Renforcement du crédit d'impôt recherche.

Simplification des procédures d'accès aux programmes de recherche-développement communautaires.

Augmentation des crédits d'intervention du ministère de l'Industrie pour accroître la part du budget de recherche nationale consacrée à l'industrie.

USINE NOUVELLE N°2507

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