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Pour Vincent Charlet, "la question industrielle mérite mieux qu’un pamphlet"

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Analyse

Pour Vincent Charlet, la question industrielle mérite mieux qu’un pamphlet

Les entreprises citées

"Dix idées qui coulent la France", le livre commis par Augustin Landier et David Thesmar, a l’apparence d’un réquisitoire documenté contre les politiques industrielles interventionnistes, particulièrement en France. Ce court essai moque férocement ces démarches volontaristes qui prétendent infléchir le cours "naturel" des activités économiques : la désindustrialisation, la mondialisation des échanges, l’ouverture à la concurrence et l’entrée dans une nouvelle ère post-industrielle. Car à terme, selon les deux auteurs, le "nouvel équilibre" sera "axé sur les services", faisant "cohabiter des activités hyper concurrentielles, innovantes, à forte valeur ajoutée et centrées sur le numérique et des emplois de services à la personne, de productivité plus faible mais en grand nombre". Pour être encore plus clairs, et sacrifiant au style du "clash" qui alimente les plateaux de télévision de fin de soirée, les deux auteurs attaquent ad hominem un petit nombre de gens, responsables selon eux de la diffusion de ces idées "toxiques" : Louis Gallois et Jean-Louis Beffa, en première ligne, suivis de près par Arnaud Montebourg, François Hollande et Nicolas Sarkozy. Et c’est là le reproche ultime du livre : si les lubies interventionnistes perdurent en France, c’est non seulement parce que "le Français moyen fait figure d’anticapitaliste illuminé", mais surtout parce qu’une poignée de patrons, anciens grands commis de l’État, s’en font les promoteurs à leur profit.

L’efficacité et la pertinence des politiques économiques sont assurément des sujets importants, tout comme l’est celui du rôle de l’industrie dans les économies modernes. Hasardons ici l’idée que ces sujets sont également complexes et que le combat dogme contre dogme ne mène pas bien loin. Si ce livre démontre une chose, c’est qu’un bon succès de librairie se bâtit en commençant par caricaturer la thèse que l’on se propose de contester. Quatre insuffisances cardinales discréditent l’analyse de Landier et Thesmar.

1. Leur propos caricatural.

Que, ces dernières années, une réflexion ait éclos sur la nécessité de repenser le rôle de l’industrie dans les économies développées est une évidence. Que cela se soit traduit par des initiatives fondées et des promesses politiques plus hasardeuses en est une seconde. Les auteurs n’avaient pas besoin de présenter d’emblée toute cette réflexion comme une vaste farce, une nostalgie compulsive poursuivant la chimère d’une réindustrialisation massive. Une fois cette réduction opérée, il est vrai, la critique devient beaucoup plus facile. Mais, précisément, elle n’apporte rien. À trop vouloir chercher l’impact éditorial, les auteurs passent totalement à côté du sujet, de son épaisseur et de sa complexité. L’importance économique de maintenir une base industrielle viable est, quoi qu’ils en disent, un souci partagé, y compris par des observateurs plutôt libéraux en France (Fondapol ou Nicolas Baverez). Et, surtout, il ne s’agit pas d’un atavisme français puisque les Américains et les Britanniques ont exactement les mêmes interrogations.

2. Leurs incohérences.

Les auteurs critiquent, entre autres choses, la mise en place de mécanismes publics de soutien aux entreprises tels que le crédit d’impôt recherche, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ou les investissements d’avenir. Dans le cas particulier du financement des entreprises, ils abordent relativement sérieusement le sujet et présentent un argumentaire pour contester l’efficacité des dispositifs publics, et en particulier de la récente banque publique d’investissement. Pour tous les autres outils, ils se contentent d’en mentionner le coût annuel dans un calcul de coin d’enveloppe, ce critère seul suffisant aux yeux des auteurs à discréditer ces mesures. Or, à d’autres endroits du livre, ils ne manquent pas de blâmer la France pour ses taux d’imposition record. Présenter les taxes comme un coût exagéré pour les entreprises, puis les remises d’impôt comme un coût exagéré pour le contribuable est l’une des incohérences dont souffre leur discours. Il ne s’agit pas ici d’évacuer la question de la pertinence des politiques publiques, mais de plaider pour qu’elle soit abordée avec discernement.

Une autre incohérence, flagrante, consiste à démolir systématiquement les réflexions concernant le devenir de l’industrie, au seul motif que l’industrie est quasiment destinée à disparaître, puis à ajouter que la distinction entre industrie et services ne signifie plus grand-chose puisque les deux sont intimement mêlés. Or, précisément, toutes les contributions sérieuses qui réfléchissent au maintien d’une assise « industrielle » fondée sur les gains de productivité et la compétitivité à l’export commencent par expliquer que le terme « industriel » ne doit pas être considéré dans un sens statistique trop étroit (voir les travaux récents de Patrick Artus, Pierre-Noël Giraud, Gabriel Colletis…).

3. Leur mauvaise foi.

La plupart des contributions qui s’inquiètent de la mauvaise santé de la base industrielle française en pointent les conséquences dommageables sur l’investissement, les exportations et sur l’emploi. Qui, sérieusement, retourne le raisonnement et prétend qu’un regain d’activité industrielle créerait « massivement » des emplois ? Certains hommes politiques, certes, mais certainement pas le rapport Gallois, à rebours de ce que soutiennent les auteurs au début de leur deuxième chapitre. Personne n’ignore, contrairement à ce que prétendent les auteurs, que l’industrie représente une part minoritaire du PIB comme de l’emploi. Dès lors, les taux de croissance relevés dans les différents pays sont majoritairement imputables au secteur des services : ce constat est un truisme et non un contre-argument opposable à ceux qui se soucient de la santé de l’industrie. Conclure de ce constat qu’un pays peut croître sans industrie prospère et que la désindustrialisation n’est pas un sujet d’inquiétude représente un deuxième syllogisme. On peut certes discuter de différents scénarios de redressement économique, qu’il soit productif ou non, mais partir de la situation actuelle comme d’une preuve que tout va bien, voilà qui est analytiquement osé… La véritable question, en réalité, n’est abordée qu’à la marge : une économie totalement tertiarisée et désindustrialisée est-elle viable ? Les auteurs semblent convaincus que oui ; la question, complexe, mérite un débat d’une autre tenue que ce livre.

4. Leur naïveté.

Les auteurs abordent en des termes bien curieux le sort de la recherche scientifique. Ils considèrent en effet qu’elle constitue un domaine d’intervention légitime de la part de l’État et que, en prenant au pied de la lettre la définition d’une externalité positive, elle devrait être totalement gratuite pour tous les acteurs. En revanche, le développement applicatif, "protégé par des brevets", et donc appropriable par les acteurs privés, n’a quant à lui aucune raison d’être soutenu par l’État. En ligne de mire, le crédit d’impôt recherche et plus généralement tous les dispositifs publics qui encouragent l’investissement privé en R & D, aussi coûteux qu’injustifiés selon les auteurs. Il faut ne pas connaître la réalité de terrain pour penser que la connaissance scientifique se résume aussi sommairement à deux catégories d’actifs, l’une purement circulable (la recherche) et l’autre purement appropriable (le développement). Comme l’ont montré des décennies d’études sur le sujet, la connaissance circule difficilement ; cela réclame au minimum une confiance mutuelle entre les acteurs (par exemple entre un centre de recherche et une entreprise) et, dans le meilleur des cas, des échanges de personnels, des passerelles entre carrières publiques et privées. Tout cela ne se décrète pas et naît encore moins des forces naturelles du marché. Les dispositifs d’aide à l’innovation ou à la recherche collaborative, dont le fonctionnement est probablement perfectible et dont le coût public doit pouvoir être débattu périodiquement, s’attaquent précisément à ce type de défaillances systémiques.

Last but not least, les auteurs concluent leur ouvrage par une esquisse de ce que sera l’économie de demain : une frange hyper compétitive, d’une part, constituée de petites entreprises industrielles ou tertiaires dotées d’équipes de 20 personnes très qualifiées et tournées vers l’export, et, d’autre part, une masse d’emplois serviciels de proximité (commerce, santé, éducation…). Comment ne pas trouver cette prophétie simpliste ? En quoi vaut-elle mieux que la chimère d’une renaissance industrielle massive, qu’ils critiquent tout au long de leur livre et à laquelle ils prêtent un grand nombre de croyants ? Dans un ouvrage mieux "réfléchi", les auteurs se seraient abstenus d’une telle naïveté.

En résumé, ce livre aurait pu être un plaidoyer libéral intéressant, ouvrant un débat utile sur les limites et les excès possibles des politiques industrielles. À force de vouloir être brillant et incisif, il tombe dans l’effet de mode. Leur opus ne vaut guère mieux qu’un bon clash en direct chez Ruquier, en somme.

Vincent Charlet, directeur du laboratoire d’idées La Fabrique de l’industrie

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