"Pour un jeune homme, ce n’est plus un problème d’être dirigé par une femme", selon Jolanta Bak

Avant de partir en congés et de reprendre en janvier le train-train quotidien, nous vous offrons une plongée dans le futur avec Jolanta Bak, vice-présidente d’Intuition-Soliving Efeso. Cette spécialiste de l’innovation décrypte les forces à l’œuvre dans l’univers professionnel : montée du numérique, dé-hiérarchisation des entreprises, montée des travailleurs indépendants. Elle met le doigt sur la nécessité de revoir les process de décision et prédit un développement de l’artisanat pour, en quelque sorte, réenchanter le monde.

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L’Usine Nouvelle - Vous étudiez les évolutions qui vont transformer l’économie dans les années à venir. Vous insistez notamment sur la numérisation croissante. Quelles conséquences prévisibles sur notre façon de travailler ?

Jolanta Bak - D’abord, le numérique va accélérer le développement du télétravail. Mais il va avoir d’autres incidences plus fondamental sur les entreprises. Ainsi, la différence entre l’information et la connaissance va être de plus en plus essentielle, stratégique. Dans le monde digital qui vient, il y aura de plus en plus d’informations disponibles. La recherche et l’obtention de connaissances fiables, opérationnelles vont être une activité de plus en plus importante. De nouveaux métiers vont émerger dans ce domaine, pour lesquels il faudra avoir de fortes capacités d’analyse et de synthèse. Car il faudra à partir des informations plurielles, contradictoires qui circulent sur les réseaux, démêler le vrai du faux et en faire une base de données fiables pour l’action.

Cette opposition entre information et connaissance pourrait-elle modifier les structures de pouvoir au bénéfice de ceux qui savent reconnaître la vraie connaissance ?

Le phénomène majeur, qui est déjà à l’œuvre, concerne la diffusion du pouvoir, la dé-hiérarchisation. Cela heurte de plein fouet la culture française, car le monde digital n’est pas un monde avec un centre identifié, qui décide de tout, ni avec une hiérarchie stable et très organisée. Ce qui est intéressant avec l’architecture d’Internet, c’est cette idée que si un nœud de la Toile vient à disparaître, elle continue à fonctionner : le fonctionnement d’ensemble n’est pas remis en cause.

Je voudrais préciser un point : ce phénomène de diffusion du pouvoir n’est pas né avec Internet. Il prend ses origines bien avant, dans la philosophie des Lumières. Internet est une étape de ce processus. Parallèlement on observe un affaiblissement de l’Etat Nation au profit de nouvelles formes de pouvoir (les associations, les lobbies...). Il en va de même dans les entreprises, même si en France la culture du chef reste très puissante.

Vous prévoyez une disparition du pouvoir central, les entreprises pourront-elles y résister ?

Les entreprises sont dans une phase de transition, sans toujours bien s’en rendre compte. Elles sont entre les deux. Le modèle centralisé, qui offrait un certain confort, est de moins en moins fréquent. Mais nous ne sommes pas encore dans le modèle suivant où le pouvoir est plus diffusé. Dans ce contexte, ce qui me frappe comme consultante qui intervient dans de nombreuses entreprises, c’est le nombre de sociétés où au fond les décisions se prennent toutes seules, car personne n’a, malgré tous les organigrammes et les lignes hiérarchiques, le pouvoir d’imposer une décision.

Pensez-vous que le manque de compétitivité des entreprises françaises vient aussi de son rapport au pouvoir dans ce monde digital qui émerge ?

Dans certaines entreprises françaises, il y a un vrai problème de gestion au sens stratégique du terme. A force de ne pas prendre les décisions stratégiques courageuses, la direction a laissé les choses se faire. L’accumulation de non-décisions ne fait pas une stratégie. Dans l’avenir, les processus de prises de décisions seront fondamentaux, car le monde sera de plus en plus incertain et soumis à la vitesse. Il va falloir être souple et réactif, ne pas attendre trois semaines l’avis d’un comité… Dans cet univers, la non-décision sera plus pénalisante qu’une mauvaise décision.

Une des thématiques que vous avez identifiée concerne le pouvoir féminin. Va-t-il changer les entreprises ? Et quand ?

Le pouvoir féminin est important et il va croître. Un cabinet a ainsi montré qu’aujourd’hui le PIB produit par des femmes est supérieur au PIB de la Chine et de l’Inde. C’est un monde émergent. Comme les femmes font de meilleures études que les garçons, l’écart de salaire se réduit de plus en plus. Mais, et même si cela s’atténue, elles continuent à être pénalisées par la maternité. Reste que le pouvoir des femmes sera de plus en plus important. Elles ont les compétences pour diriger les conseils d’administration.

Ensuite la montée en puissance du pouvoir féminin va avoir une incidence sur le leadership sous l’influence des valeurs féminines, comme l’écoute, un attachement à la réalisation des tâches… Ces valeurs apporteront une autre forme d’efficacité. Un dernier mot : je crois beaucoup au rôle que vont jouer les jeunes générations dans ce domaine : pour un jeune homme, ce n’est plus un problème d’être dirigé par une femme et inversement.

On voit de plus en plus émerger des travailleurs indépendants qui sont des partenaires stratégiques pour l’entreprise. Les entreprises vont-elles voir leur taille se réduire ? Doivent-elles fidéliser ce réseau de partenaires ?

Plus généralement, la question de la fidélité des salariés va être de plus en plus importante. Les jeunes générations n’ont pas le même rapport à la fidélité et le télétravail rendra l’appartenance plus virtuelle. Les formes d’appartenance seront plus souples, avec une organisation autour de projets, mobilisant des ressources internes mais aussi celles d’un écosystème. L’existence d’indépendants, comme dans les métiers créatifs ou le conseil aujourd’hui, va se diffuser. Y compris dans l’industrie. La compétitivité passera par la possibilité de créer un écosystème et de le renouveler régulièrement.

Plus généralement, comment va évoluer le travail au XXIe siècle ?

Les robots seront de plus en plus performants. La question qui va se poser est celle du travail humain vers des fonctions plus complexes. En outre, dans un monde digital de plus en plus froid et dépersonnalisé, je crois à une formidable montée en puissance de l’artisanat, qui concernera un nombre croissant d’emplois. Nous allons vouloir des produits où l’on voit la main de l’Homme, plus incarnés. Les produits qui portent de l’émotion seront artisanaux.

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi la France qui a un incontestable atout dans le domaine de l’artisanat ne le valorise pas davantage, car c’est aussi l’avenir. Demain, le premium, le luxe seront artisanaux. C’est un formidable réservoir de croissance.

Propos recueillis par Christophe Bys

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