Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

Pour Eva Joly, "les écologistes ne sont absolument pas contre l’industrie !"

,

Publié le

Entretien La candidate d’Europe Écologie – Les Verts, dévoile une passion méconnue pour le monde de l’industrie. Et livre les détails de son programme pour sortir du nucléaire.

Pour Eva Joly, les écologistes ne sont absolument pas contre l’industrie ! © Luc Perenom - L'Usine Nouvelle

L'Usine Nouvelle - Aimez-vous les usines et l’univers industriel ?
Eva Joly - J’ai passé trois ans à faire de la restructuration industrielle. C’est le côté secret de mon CV ! J’étais en effet la secrétaire générale adjointe du Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) de 1989 à 1993. Magistrate, j’étais détachée au Ciri, qui cherchait une personne maîtrisant le droit des sociétés en difficulté. J’ai passé des jours et des nuits avec des chefs d’entreprise pour essayer de sauver leurs usines. Ce fut une expérience très forte et très enrichissante avec des hommes et des femmes très engagés. J’en ai vu dormir devant la porte de l’usine ou être capables de vendre tout ce qu’ils avaient pour investir jusqu’à 25 millions d’euros et porter leur entreprise à bout de bras.

On oppose souvent les écologistes et l’industrie. À tort ?
Les écologistes ne sont absolument pas contre l’industrie ! Nous voulons garder des usines proches, car nous sommes opposés au transport intercontinental. Nous avons besoin d’usines d’acier ou de raffineries, ne serait-ce que pour raffiner les agrocarburants de troisième génération. Nous avons aussi besoin de papeteries, comme M-Real, à Alizay (Eure).
L’absurdité serait de fermer ce site, le plus moderne d’Europe, de le dépecer, de mettre ses salariés au chômage pour devoir en reconstruire un dans quelques années. M-Real a bénéficié de 600 millions d’euros d’investissements en 2006, avec une mise aux normes écologiques. Les actionnaires finlandais ont décidé de la fermer et, en plus, de ne pas vendre.

Quelles mesures proposez-vous pour sauver les entreprises dans ce cas précis ?
J’ai été très frappée par la détermination des salariés et par leur vision industrielle. Ils ont trouvé des repreneurs et proposent un projet nouveau de fabrication de papier recyclé qui se fait actuellement en Chine. Je pense que dans certaines circonstances exceptionnelles, il faut contraindre les actionnaires à la vente, avec un droit de préférence pour les salariés, comme le droit de préemption pour les municipalités. Il serait évidemment employé avec beaucoup de circonspection. Je propose également, comme Jean-Louis Beffa, l’ancien PDG de Saint-Gobain, que les salariés soient obligatoirement représentés au conseil d’administration. Je souhaite que 50 % des sièges soient réservés aux salariés, dans toutes les entreprises de plus de 500 personnes.

Quelle serait la première mesure immédiate que vous prendriez si vous étiez élue Présidente ?
Je ferai voter une loi d’urgence écologique pour rétablir les mesures du Grenelle de l’environnement et instaurer un moratoire sur les OGM, les gaz de schiste et les projets pharaoniques comme l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, en Loire-Atlantique, ou le réacteur EPR de Flamanville. Cette loi lancerait la transition écologique de la France, créatrice de 1 million d’emplois.

En matière d’énergie, vous voulez sortir du nucléaire en 2030. Comment feriez-vous concrètement ?
Dans un premier temps, j’entends fermer la centrale de Fessenheim et arrêter la construction de l’EPR. Les centrales seront fermées et démantelées au fur et à mesure, en fonction de leur vétusté et de notre capacité à subvenir à nos besoins. En parallèle, l’efficacité énergétique doit devenir la règle. Cela générera de nouveaux marchés pour nos industriels. Je donnerai également aux filières renouvelables les moyens de se développer, par des incitations fiscales. Je souhaite que 40 % de notre énergie soient issues de sources renouvelables d’ici à 2020. Le prix de l’éolien n’est pas plus cher que le nucléaire. Si l’on tient compte de tous les coûts afférents, le mégawattheure de l’éolien sort aujourd’hui au même prix que celui de l’EPR. Les Allemands l'ont bien compris et ils se tournent vers l'avenir. Je ne le répéterai jamais assez : l'énergie nucléaire est dangereuse, polluante, c'est une énergie du passé. A Civaux (Vienne) ou au Tricastin (Drôme et Vaucluse), les nappes phréatiques sont atteintes.

Comment comptez-vous développer les énergies renouvelables et financer leur déploiement ?
Les citoyens investisseurs représentent l’avenir. À Copenhague, les citoyens assurent 30 % de l’investissement dans l’éolien. C’est le cas, autre exemple, dans le pays du Mené (Finistère), qui regroupe 6 000 habitants. Ils ont créé une usine de méthanisation et réduit de 30 % leur consommation pour être autonomes énergétiquement. Je crois beaucoup à ces initiatives locales de grande cohésion sociale, couplées à une volonté publique de lancer des grands chantiers.

Vous souhaitez mettre en place une industrie "verte" ? Avec quels moyens ?
La reconversion écologique va créer 1 million d’emplois dont la moitié dans l’industrie et les énergies renouvelables : éoliennes, photovoltaïque, biomasse, biogaz, géothermie et marémotrice. En Allemagne, ils ont créé 300 000 emplois dans les énergies renouvelables. D’ici à 2020, on pourrait créer 150 000 emplois dans l’industrie et 440 000 dans le bâtiment, avec de grands travaux d’isolation, pour passer aux normes BBC (bâtiment de basse consommation). L’isolation des bâtiments n’est pas une dépense qui incombe à l’état. Cela repose sur les propriétaires. Nous mettrons en place des dispositifs incitatifs, comme des niches fiscales ou une épargne motivante. Nous allons créer le livret d’épargne vert qui va être dédié à ce chantier-là. Les épargnants auront un avantage fiscal. L’épargne totale des français est de 85 milliards d’euros. A nous de flécher une partie de l’épargne vers ce dispositif, pourquoi pas 25 milliards par an. Pour faire passer de 13 à 25 % la part des énergies renouvelables dans les énergies totales, d’ici à 2020, il faudrait 60 milliards d’euros selon le Syndicat des énergies renouvelables.

Comment comptez-vous appliquer votre protectionnisme vert et européen ?
Je pense que la France doit soutenir l'instauration d'une préférence sociale et environnementale aux frontières de l'Europe. Les produits entrants sur le marché commun devront respecter des normes environnementales strictes. Ils devront également respecter les normes sociales internationales de l'Organisation Internationale du Travail.

Faut-il revoir la fiscalité des entreprises et alléger celle des PME ? Etes-vous favorable au renforcement du crédit impôt recherche pour les PME ?
Pour soutenir le développement des PME, et éviter qu’elles ne soient absorbées et "dépouillées" par les grands groupes, je propose un «"Pacte pour les entreprises locales". Parmi ses objectifs : moduler l’impôt sur les sociétés en fonction du niveau de bénéfices ; réserver une partie des marchés publics aux PME ; simplifier les procédures. Il s’agit d’inverser la logique actuelle qui avantage en pratique les grandes entreprises par rapport aux petites, comme on peut le constater quand on examine les taux d’imposition réels des grands groupes.

Le transport ferroviaire de marchandises n’a jamais été aussi faible. Quelles mesures envisagez-vous pour réduire la part de la route ?
Il est urgent de développer les alternatives à la route, qui capte encore 80 % des déplacements mécanisés. Les projets d’autoroutes, de canaux à grand gabarit ou de plates-formes aéroportuaires doivent être abandonnés. Je propose d’harmoniser les conditions de concurrence entre la route et les modes alternatifs, tant pour le transport des marchandises que pour celui des voyageurs. Cette harmonisation doit passer par l’instauration d’une éco-redevance poids lourds, par la suppression des aides au gazole et aux agro-carburants. Enfin, je pense qu’il faut mettre en place une ressource pérenne pour soutenir le fret ferroviaire et fluvial et financer le transport public de voyageurs, comme la « surmodulation » de la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP).

Etes-vous favorable aux chantiers et projets de lignes à grandes vitesse actuellement dans les tuyaux ?
Plutôt que de dépenser des sommes pharaoniques dans de nouveaux projets, je préconise d'adapter et de réhabiliter les lignes existantes. Le réseau ferré français est dense. Mais aujourd’hui, Réseau Ferré de France avoue ne pas pouvoir faire face aux indispensables travaux d’entretien et de modernisation de l’infrastructure ferroviaire. Je propose de mettre en place une loi de programmation et de financement des investissements, de la maintenance et de l’exploitation des infrastructures, notamment ferroviaires, avec un rapport annuel sur sa mise en œuvre. Il est vital de disposer d’un plan rail pluriannuel pour permettre une augmentation conséquente du nombre de trains avec une garantie de qualité, de fiabilité et de régularité.

Quel bilan dressez-vous de la politique du gouvernement en matière d’environnement. Quels mesures positives ont été prises suite au Grenelle de l’environnement  s’il en existe ?
C’était une magnifique négociation avec de très bonnes idées qui ont toutes été abandonnées, car il n’y avait pas de volonté politique. Et c’est pourquoi il est important que les idées écologiques soient représentées. Une politique environnementale ne se mesure pas au nombre de lois promulguées, a fortiori lorsqu'elle consiste massivement en la transposition du droit européen. La politique du chiffre ne supplée pas l'absence d'une ligne directrice. De plus, les mesures structurantes du Grenelle de l'environnement ont été abandonnées ou repoussées. La contribution climat énergie a été abandonnée. La taxe sur les poids lourds a été reportée à 2013. Pire sur de nombreux points, l'écologie a reculé. Les conditions légales d'implantation d'éolienne ont été durcies, le niveau autorisé de nitrates a été augmenté, les poids lourds de 44 tonnes ont désormais le droit de circuler sur les routes de France. Tout cela ne va pas dans le bon sens.

Beaucoup de grands patrons vous voient comme celle qui les a bousculés. Pour vous, l’ancienne juge d’instruction, y a-t-il encore du ménage à faire ?
Nous n’avons vu que le début. Dans les dix années à venir, il y a deux formes de criminalité à combattre : le prix des transferts illicites, c’est-à-dire les techniques qu’emploient toutes les sociétés cotées pour ne pas payer d’impôt. Et les crimes contre l’environnement que l’on doit considérer comme des crimes contre l’humanité. C’est le cas des compagnies pétrolières qui ne se préoccupent pas du sort des populations et polluent, dans le delta du Niger et ailleurs. Les compagnies minières polluent les rivières en Zambie, en Colombie, en Argentine, au Guatemala… Ce sont des crimes contre l’humanité qui doivent être jugés comme tels. Je milite pour la création d’un tribunal international dédié à ces sujets environnementaux. Ces compagnies devront rendre des comptes. Il y a d’ailleurs un premier dossier en cours, conduit par le procureur argentin Gustavo Gomez, devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, contre une compagnie minière qui a détruit la source d’eau d’une tribu indienne. Cela ouvre des horizons importants.

Propos recueillis par Adrien Cahuzac, Olivier Cognasse et Laurent Guez

Réagir à cet article

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle