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"Pour aller bien, il faut se sentir utile", selon David Graeber, auteur de "Bullshit jobs"

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Entretien David Graeber, anthropologue et anarchiste, vise dans le mille avec "Bullshit jobs". À peine sorti, le livre fait partie des meilleures ventes. Et si le provocateur révélait une part de l’essence oubliée du travail ?

Pour aller bien, il faut se sentir utile, selon David Graeber, auteur de Bullshit jobs
David Graeber anthropologue auteur de "Bullshit jobs"
© Pascal Guittet

Les entreprises citées

L'Usine Nouvelle - Le livre que vous publiez, "Bullshit jobs", est né d’une quasi-blague. Imaginiez-vous le retentissement qu’il aurait ?

J’ai vraiment été saisi par ce qui s’est passé. Au départ, j’ai écrit un article pour un ami qui lançait un nouveau magazine. Il m’a demandé si j’avais quelque chose pour lui, un texte que personne d’autre ne publierait. C’était un peu une provocation de ma part d’écrire sur les métiers à la con, mais j’avais remarqué que quand je demandais aux gens ce qu’ils faisaient, ils me répondaient régulièrement "oh, pas grand-chose". Ils disaient travailler quelques heures par semaine, s’occupant comme ils pouvaient le reste du temps. Deux semaines après sa mise en ligne, le texte avait été traduit dans treize langues. Il y a même eu un crash des serveurs du magazine en raison du trafic. Après la publication, j’ai reçu de nombreux témoignages de salariés qui me disaient qu’ils vivaient la même chose en me donnant des exemples précis. Les journaux se sont également emparés du sujet et ont publié des enquêtes et autres témoignages. L’un d’entre eux m’a particulièrement frappé : un avocat fiscaliste disait être très malheureux parce qu’il n’apportait rien à la société. J’ai compris que cela attristait les gens.

Quelle différence entre un job à la con et un job de merde ?

Un job de merde est un emploi ingrat avec souvent des horaires difficiles et des conditions de travail pénibles. Il ne paie pas très bien, même si certains de ces métiers sont très utiles. Par exemple, les agents d’entretien utilisent des solvants plus ou moins toxiques, ont des horaires décalés et ne sont pas toujours très respectés. Mais leur travail est indispensable. S’ils ne le font pas, cela se voit. D’un autre côté, les gens qui font un métier à la con trouvent que leur travail n’a aucun sens. En anglais, bullshit s’applique à quelque chose d’insensé, d’absurde… Quand on leur demande ce qu’ils font, ils cherchent une justification.

Vous allez plus loin, en écrivant que d’une certaine façon, les gens qui font un métier intéressant sont généralement mal payés, comme si on ne pouvait pas avoir le beurre et l’argent du beurre…

Plus les emplois sont intéressants et utiles à la collectivité, plus les gens qui les font sont mal payés. Je ne dis pas que tous les jobs intéressants sont mal rémunérés, c’est une tendance. C’est très étrange. Après réflexion, je crois pouvoir dire que cela vient de la religion, du christianisme et de l’idée que le travail doit être une souffrance après le péché originel. Sinon on aurait du mal à supporter que des gens qui prennent du plaisir à travailler soient en plus bien payés. Il y a aussi une dimension politique à ce phénomène. Écoutez la droite populiste. Qui détestent-ils avant tout ? Les leaders culturels, soit des personnes payées pour faire des choses intéressantes.

Vous expliquez dans votre livre que c’est aussi parce qu’un jeune sorti de nulle part aura davantage de mal à rejoindre l’élite intellectuelle, que de devenir riche un jour.

Regardez le phénomène des stages non rémunérés. Si je veux devenir un journaliste au "New York Times", il faut pouvoir vivre dans cette ville parmi les plus chères au monde sans être payé pendant peut-être deux ou trois ans. Comment voulez-vous faire ? Comment vit-on à New York sans argent ? C’est une vraie barrière. Pour quelqu’un qui vient d’un milieu défavorisé, il est très difficile d’accéder à ces métiers bien payés et intéressants.

Ce que vous décrivez n’est-il pas un problème de gosses de riches ? Nos parents, nos grands-parents ne cherchaient pas à savoir si leur travail était intéressant ou non. Ils le faisaient parce qu’il fallait le faire pour nourrir sa famille…

Oui, d’une certaine façon. En même temps c’est un vrai problème social. Selon une étude corroborée par d’autres, un gros tiers des personnes qui vont au travail pensent qu’ils ne font rien d’intéressant. C’est un gâchis économique, mais aussi un problème spirituel : tous ces gens se sentant inutiles et profondément malheureux. Ils souffrent, ils sont malades, physiquement et psychologiquement. Leurs témoignages montrent qu’ils ne sont pas bien, ils racontent qu’ils se sont sentis mieux quand ils ont changé de travail. Cela dit quelque chose de très important à propos de la nature humaine : pour aller bien, il faut se sentir utile. Ce n’est pas vrai que les gens s’épanouissent dans l’oisiveté.

Ça dit quelque chose de la nature humaine ou des sociétés modernes qui ont inventé ce problème ?

Je donne l’exemple d’une expérience menée en prison. Si vous mettez des gens à l’isolement, leurs cerveaux se détériorent. Les êtres humains ont besoin d’interagir avec d’autres pour aller bien physiquement. C’est dans notre nature et le monde moderne a créé un environnement qui n’est pas très naturel.

Selon vous, nous aurions les moyens de changer cette situation et nous ne faisons rien. Pourquoi ?

Les gens reconnaissent que ça existe, mais ne vont pas plus loin. Pourquoi ? Mon hypothèse est que si on supprimait les bullshit jobs, beaucoup de gens perdraient aussi leur emploi et l’économie serait touchée. Que ferait-on des personnels de ménage, de gardiennage qui travaillent pour ceux qui se sentent inutiles et travaillent dans la finance, la communication, le marketing ou le droit ? Quid du travail des médecins, des psychologues qui les aident à vivre et à travailler ? C’est un paradoxe : les jobs inutiles créent de nombreux jobs utiles. Notre monde fonctionne de façon complètement irrationnelle.

Si on vous suit, il y a un peu plus d’un siècle, Dickens décrivait un monde où les gens étaient très mal payés pour travailler dans des conditions horribles. Vous dénoncez aujourd’hui le fait qu’on paie des gens à ne pas faire grand-chose. Mais n’est-ce pas un formidable progrès dont devrait se réjouir l’anarchiste que vous êtes, puisque vous vous définissez comme tel ?

Vous pouvez dire que c’est un progrès, mais c’est pour moi une pure folie. On oblige des gens à aller travailler alors qu’on pourrait réduire leur temps de travail. Ceux qui trimaient dans le passé ne se sont jamais dits "pourvu qu’un jour on nous paie pour faire semblant de travailler dans un bureau". Ils espéraient qu’ils auraient plus de temps libre, pour occuper mieux leur temps. Aujourd’hui, on pourrait profiter de la robotisation pour écrire de la poésie ou avoir des activités artistiques, passer notre temps de façon beaucoup plus agréable.

EN QUELQUES DATES

1961
Naissance de David Graeber à New York.
1997
Il obtient son doctorat en anthropologie sous la direction de Marshall Sahlins, l’auteur du célèbre "Âge de pierre, âge d’abondance".
2007
Son contrat avec l’université de Yale, où il était chargé de cours au département d’anthropologie, n’est pas renouvelé.
2011
David Graeber, qui se définit comme anarchiste, est à la pointe du mouvement Occupy Wall Street.
2013
Publication sur Strikemag.org de "On the phenomenon of bullshit jobs : a work rant", qui donnera naissance à "Bullshit jobs", paru en septembre 2018 aux éditions Les liens qui libèrent.

 

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