Ponzi, finances, confiance : l'affaire Madoff et l'Intelligence Economique...

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Au-delà du scandale financier, l'affaire Madoff révèle l'absence totale de contrôle et de méthodologie de validation par les investisseurs. Une gestion de risque caractérisée par son inexistence, étonnante au vu des sommes engagées. Point de vue.

Ponzi, finances, confiance : l'affaire Madoff et l'Intelligence Economique...

Plus possible d'ouvrir un journal aujourd'hui sans tomber sur l'affaire Madoff ! Résumons l'histoire en quelques mots : un vieux schéma d'escroquerie inspiré de la méthode Ponzi, des sommes astronomiques évaporées dans le dit-schéma, un dirigeant charismatique, des régulateurs (SEC) « débordés », l'appât du gain de clients peu regardants, une imbrication des acteurs financiers entraînant des expositions indirectes aux risques ... ET une absence totale de systèmes d'Intelligence Economiqueet stratégique (IES) dans les sociétés frappées par ce nouveau scandale !

L'apparition de l'affaire en elle-même est une conséquence de la crise financière actuelle. Un schéma Ponzi ne peut fonctionner dans la durée que si les « donateurs » ne récupèrent pas leurs investissements. En effet, ces derniers servent dans ce schéma à « financer » les fameux intérêts reversés aux participants.

Même si dans le cas Madoff, le schéma Ponzi a été complexifié par les capitaux réellement investis sur le marché. Madoff a été victime d'un double effet de ciseaux : premièrement, les investissements nouveaux se sont taris vu la situation actuelle. Ensuite, la plupart des gestionnaires de fonds ont cherché à récupérer leur capital compte tenu de la situation actuelle. Sans ce « double effet», la fraude aurait sans doute encore eu de beaux jours devant elle...

L'affaire Madoff est somme toute relativement classique. Seule l'ampleur et la durée de la fraude sont surprenantes. Nous restons cependant sans voix devant la faiblesse des dispositifs d'IES mis en œuvre par les sociétés - Hedges et Feeders Funds, gestionnaires alternatifs, banques - dans le cadre de cette affaire ! Deux points sont plus particulièrement perceptibles : la qualité des Due Diligence des établissements financiers, et le non respect de la méthodologie la plus basique de validation des partenaires sous l'angle de la compliance. Et ne parlons même pas de l'absence d'analyse des données recueillies !

Quid de la Due Diligence et de la Compliance Analysis ? Si ces dernières sont souvent mises en œuvre lors des Fusac, elles restent peu développées dans le cadre des opérations courantes de l'entreprise. Dommage ! Techniquement, il s'agit peu ou prou de valider un ensemble de critères en faisant appel aux techniques classiques de recueil/analyse de l'IES. A ce titre, nous avons développé il y a une dizaine d'années, un dispositif de validation des partenaires pour le compte de sociétés du CAC 40. Ce dispositif a été totalement modifié au cours des dix-huit derniers mois pour s'adapter aux évolutions législatives et normatives de ce domaine en plein bouleversement. Au sein de STRATECO, il a été intégré dans le cadre d'un audit d'analyse de risques partenaires/fournisseurs qui a été décliné tant pour des PME que pour des grands groupes.

Analysons le cas de l'affaire Madoff sous l'angle d'un praticien IES qui aurait réalisé des recherches basiques. Nous insistons sur le terme basique ! Il ne s'agit pas ici de recherches approfondies, mais bel et bien d'une simple recherche secondaire (sources électroniques) et de vérification des gaps d'informations par une collecte primaire (sources humaines) peu complexe. Cadre de recherches faisant partie de la méthodologie la plus élémentaire de l'IES.

Que constatons-nous ? Dans le cadre des recherches secondaires, il apparait ainsi que :

  • Madoff était l'un des rares « professionnels » de la place financière, a intégrer gestion et vente (broker-dealer) dans les entreprises lui appartenant.
  • Le « cabinet » d'audit comptable qui validait les comptes des fonds Madoff est un tout petit « cabinet » inconnu. Ce qui compte tenu des sommes gérés aurait dû inquiéter la communauté financière...
  • Une analyse des rendements annuels des fonds de Madoff permet d'identifier immédiatement une incongruité. En effet, BMIS est le seul fond connaissant depuis des années une croissance annuelle de deux chiffres (à l'exception de quelques mois en négatif) ! Une simple analyse comparative des courbes de rentabilité de plusieurs fonds aurait fait apparaitre cette dichotomie...
  • Plusieurs dénonciations ont été faites auprès de la SEC depuis 1999 sur le fonctionnement du fonds ! Si aucune n'a été suivie d'effet (à part une enquête sans résultat négatif il y a quelques années), plusieurs articles sont parus sur l'étrangeté de la rémunération quasi constante de BMIS. Là encore, une recherche dans les bases de données de presse permettait d'identifier ces articles...Ainsi en 2001, MAR/Hedge - publication spécialisée -, faisait état de ses doutes quant à BMIS.
  • Autre élément surprenant : le placement de BMIS se faisait au travers d'apporteurs d'affaires. Madoff avait adopté une politique particulière de rémunération puisque l'ensemble des commissions des placements restaient dans les mains des apporteurs. Question fondamentale : comment Madoff pouvait-il dégager du chiffre d'affaires en se privant d'une des principales rémunérations des gestionnaires de fonds ? D'autant que les commissions internes du fonds étaient réalisées sur les flux et non le capital, donc nettement moindre que dans un fond « classique » !
  • Tout aussi important : quels sont les conflits d'intérêts qui découlent du versement de ces commissions considérées comme très lucratives ? A titre anecdotique, le réseau de feeders funds et d'apporteurs de Madoff s'est focalisé en Europe sur l'Angleterre, l'Espagne et la Suisse... Pays dont les banques - comme Santander ou Royal Scotland - sont les plus exposées.
  • On retrouve trace d'une difficulté des fonds de Madoff avec la SEC en 1999 (suite à la demande d'éclaircissement d'un concurrent de BMIS). Mais sans enquête approfondie de la SEC.. Sans commentaire !
  • Il existe une dichotomie importante entre le Madoff - « Monsieur Informatique » de Wall Street, ex-dirigeant du Nasdaq, grand capitaliste et philanthrope - et l'opacité des fonds qu'il gérait. Opacité dénoncée régulièrement par la presse et certains gestionnaires alternatifs qui déconseillaient ainsi à leurs clients d'investir dans les fonds Madoff.
  • Les investissements des hedges ou feeders funds ont été refinancés soit directement - soit indirectement- pour des montants conséquents auprès de banques traditionnelles. Quid des analyses de dossiers d'investissement pourtant en vigueur dans les établissements européens impliqués ?
  • Il apparait que ni les gestionnaires de fonds, ni les gestionnaires alternatifs (la forte présence de ces derniers à Genève expliquant sans doute l'importance des pertes en Suisse), ni les banques ont analysé la chaine d'interaction les liant aux fonds Madoff ! Cette absence d'analyse est d'autant plus surprenante que de nombreux gestionnaires alternatifs refusaient de conseiller les fonds Madoff à leurs clients compte tenu de l'opacité de ces derniers, et du taux constant de rémunération à deux chiffres...

    Ces seuls éléments sont très largement suffisants pour allumer une alerte orange - voir rouge - dans un système IES orienté Compliance. Une collecte rapide d'informations auprès de sources humaines aurait de surcroît fait apparaitre les points suivants :
  • De nombreux gestionnaires alternatifs s'ouvraient ouvertement sur les incongruités des fonds Madoff en particulier : - La « résistance » des fonds aux crises : actuelle (17% de rémunération étaient prévus en 2008 !) comme passées (les premières interrogations sur la réalité du « fond Madoff » datant de 1999 compte tenu des surprenantes performances de ce dernier dans une situation financière délicate) ;
    - L'opacité de la stratégie de placement que Madoff refusait d'expliciter. Rappelons à ce titre que le schéma Ponzi originel s'est effondré quand une personne s'est rendue compte que l'ensemble des timbres internationaux émis dans le monde (support de la fraude Ponzi) ne suffirait pas à rembourser les valeurs du schéma Ponzi ! Reconnaissons cependant que la « variante Madoff » du schéma Ponzi a été nettement plus efficace en terme de protection de la fraude...

  • Les employés des fonds n'hésitaient pas à préciser que Madoff refusait de s'exprimer - y compris en interne - sur la stratégie d'investissement et de gestion des fonds. Sic ! Voilà au moins un indicateur pour le moins étrange ...
  • D'autant plus étrange, qu'aucun financier ne serait capable d'imaginer un support offrant à la fois stabilité parfaite, et rémunération constante à deux chiffres...
  • Madoff était de notoriété publique « étrange » depuis quelques mois et les tensions ont été de plus en plus marquées depuis le mois d'octobre. Régulièrement depuis quelques semaines il disait « je suis perdu » à ses interlocuteurs...
  • Depuis des années, Madoff refusait que les gestionnaires alternatifs puissent rencontrer le « cabinet d'audit » des fonds ! Cette demande est pourtant légitime et généralement acceptée dans le milieu financier. L'enquête actuelle du FBI démontre à ce titre, que le dit « cabinet », ressemble plus à un placard à balai qu'à un cabinet d'audit ... Rappelons que l'approche classique de Due Diligence d'un gestionnaire alternatif repose sur l'accès aux organes indépendants de valorisation du fonds (conseil d'administration par ex.) et les auditeurs de ce dernier ! Ce point est d'autant plus sensible quand l'accès au fond se réalise au travers de feeders funds, ce qui est le cas de BMIS...
  • Plus surprenant, Madoff refusait régulièrement à des investisseurs potentiels le droit d'accéder aux placements. Ces refus faisaient l'objet de nombreuses rumeurs dans les cercles de la bonne société new-yorkaise depuis des mois. Cette incongruité pouvant s'analyser par l'existence même du schéma Ponzi qui doit disposer de rentrées mais pas dans des proportions trop importantes sous peine d'entraîner une course en avant faisant s'effondrer toute la structure !
  • D'autres éléments primaires étaient disponibles auprès des cadres de l'entreprise. Les principaux sont :
    - Le non-accès à la stratégie de placement qui restait totalement contrôlée par Madoff semble-t-il ;
    - Le fait qu'une société « non clairement identifiée » occupait le 17ème étage (soit juste sous les 18 et 19ème des fonds Madoff). Cette société est aujourd'hui dans le collimateur du FBI, mais rappelons qu'elle existe depuis plusieurs années sans que personne en interne et/ou externe ne se soit offusqué de son existence. Y compris les fils de Madoff qui pourtant aujourd'hui ont dénoncé leur père ;
    - Et enfin alerte rouge parmi les alertes rouges, en novembre et début décembre, Madoff a demandé que les bonus de ces cadres soient exceptionnellement payés en décembre au lieu de février prochain ! Lorsque les cadres dirigeants du fonds ont demandé la raison de ce changement, Madoff a demandé de poursuivre la conversation chez lui et non dans l'entreprise, et a expliqué qu'il disposait de fonds permettant ce paiement malgré la situation tendue de la société...

    Évidemment, il est facile de crier au loup après les événements ! Pourtant, ces éléments d'informations étaient disponibles pour certains depuis 1999... Et les autres pouvaient être réunis en quelques heures de recherches par un spécialiste IES, surtout si ce dernier œuvre dans les milieux financiers. Alors comment est-il possible qu'un tel schéma soit resté « discret » depuis des années ?

    L'affaire Madoff est pour nous l'arbre qui cache la forêt. Oui, son ampleur est sans doute inégalée ! Oui les circonstances sont particulières. Mais non il ne s'agit pas d'un cas isolé. Au contraire ! Nous ne parlons pas ici de la fraude en elle-même, mais bel et bien de l'absence de collecte/analyse de l'information disponible au sein des entités impliquées au-delà des sociétés fraudeuses. C'est la non-intégration d'un système basique d'IES qui nous semble être le plus problématique ! L'histoire récente est jalonnée de scandales ayant entrainé des difficultés pour de nombreuses sociétés : d'Enron à Parmalat, en passant par les multiples faillites récentes liées à la crise.

    Au-delà de la fraude, l'affaire Madoff illustre la faiblesse des procédures d'intelligence des sociétés impliquées. La chaine d'interaction s'est appuyée sur une confiance « aveugle » des différents opérateurs impliqués. La présence de grands groupes bancaires dans le schéma rassurant les petits gestionnaires qui considéraient sans doute que les vérification ad hoc avaient été faites par les grandes signatures . Ces dernières aveuglées par une rentabilité impossible mais « rassurante », se sont contentées de la réputation de Madoff dans les milieux financiers... Le vieil adage russe « trust but verify » relancé par Ronald Reagan aux USA, est resté, sans aucun doute, lettre morte !

    Mais quel rapport avec votre entreprise me direz-vous ? Il s'agit du monde de la « haute finance » pas du commun des mortels ! Vraiment ? Que savez-vous réellement de vos partenaires ? Avez-vous analysé votre portefeuille de fournisseurs au-delà des simples données financières ? Connaissez-vous les fragilités de ces derniers qui peuvent directement - ou indirectement - menacer votre activité ?

    Cette affaire démontre une fois de plus que les entreprises ne peuvent s'appuyer sur les autorités de régulation ! A ce titre, un magnifique bonnet d'âne devrait récompenser la SEC pour son inefficacité... D'ailleurs, une enquête mixte FBI-SEC est ouverte pour identifier d'éventuels liens entre des employés de la SEC et les fonds Madoff (certains liens apparaissant clairement lors d'une collecte en sources ouvertes).

    Nous exposions dans une chronique récente (les dogmes de l'IES) notre définition de l'IES : un acteur fondamental dans la gestion des risques menaçant les activités de l'entreprise ! Le cas Madoff illustre parfaitement cet état de fait.

    L'entreprise - et ses dirigeants - doivent aujourd'hui analyser en profondeur leur environnement direct pour identifier les menaces de ce type. L'IES peut leur apporter un outil efficace pour mieux gérer ces risques en fort développement. La méthodologie existe. Le coût financier n'est pas nécessairement élevé .

    D'autant que les risques et menaces sur l'activité de l'entreprise ne se limitent pas aux seules fraudes ! Le non-respect - même involontaire - de la législation ? Les conséquences de l'offshoring/outsourcing des fournisseurs ? Le risque « image » en cas de dérapage d'un fournisseur ? Ou encore, la défaillance d'un fournisseur clé ? Une telle défaillance pouvant détruire en quelques semaines une société en bonne santé financière surtout dans les conditions actuelles (BFR important, délais des crédits clients, difficultés d'accès à un soutien bancaire, etc.)...

    Loin de nous l'idée de considérer l'IES comme la panacée ! Mais l'IES est un outil efficient permettant à un dirigeant de mieux appréhender une situation et donc de mieux décider au final, car il dispose d'informations fiables pour le faire. Comme le soulignait Auguste Comte en son temps : « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir » ...

    Michel Iwochewitsch
    Directeur Associé Strateco
  • Le système Ponzi ?

    Dans les années 20, un italo-américain répondant au nom de Charles Ponzi a mis au point un moyen simple de gagner de l'argent. Pour ce faire, il s'est appuyé sur le système mis en place par la Poste américaine, de coupons réponses internationaux (Postal Reply Coupon).
    Ces bons sont utilisés pour affranchir le courrier depuis n'importe quel endroit de la planète, mais avec un prix variant selon le lieu d'achat en fonction de l'inflation. Ainsi, un bon acheté en Italie ou en France coûte moins cher qu'aux Etats-Unis. Tout à fait légalement, un utilisateur peut échanger un timbre acheté en Italie contre un timbre d'une valeur supérieure aux Etats-Unis, avec une plus-value au passage...
    Pour industrialiser ce système, Charles Ponzi crée une société d'investissement, la Securities Exchange Company (SEC...) en promettant un taux de retour sur investissement de 50% en un mois et demi. Tout fonctionne à merveille.
    Chales Ponzi devient millionnaire, mais suscite très vite une suspicion de la part des médias. L'affaire tourne très vite court une enquête est menée qui révèle que Ponzi rémunère ses clients avec des l'argent amassée grâce au volume d'investisseurs attirés par des rendements plus qu'attractifs. Charles Ponzi est arrêté et finira sa vie dans la pauvreté. Ces escroqueries en « pyramides de Ponzi » ont fait école et on en retrouve un peu partout dans le monde, dont très récemment en Colombie.

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