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Polytechnique est-elle encore une école militaire ? L'Etat doit choisir... et assumer

Cécile Maillard , , , ,

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Document Un rapport parlementaire souligne que les liens de l’Ecole polytechnique avec la Défense, son ministère de tutelle, deviennent de plus en plus ténus et demande à l’Etat de clarifier ses attentes vis-à-vis de l’école.

Polytechnique est-elle encore une école militaire ? L'Etat doit choisir... et assumer © Wikimedias Commons

"Que rapporte Polytechnique aux armées, qui lui consacrent 73 millions d’euros par an ?" interroge le député UMP de Haute-Marne, François Cornut-Gentille, auteur d’un rapport d’information adopté mardi 30 septembre en commission des finances à l’Assemblée nationale, et joliment intitulé "Polytechnique : l’X dans l’inconnu". Plus grand-chose, si l’on en croit son rapport.

L’interpellation du député, par ailleurs rapporteur pour les crédits de la Défense, part d’un constat : les carrières d’ingénieurs de l’armement n’attirent plus que 16 ou 17 jeunes polytechniciens par an, et seul un par an, ou tous les deux ans, devient officier. Plus largement, seuls 17,5% des diplômés de l’X se dirigent vers un corps de l’Etat. "Or jamais l’Etat n’a eu autant besoin de cadres scientifiques et techniques, peu à peu remplacés, dans l’administration, par des énarques." Il dit l’amertume des hauts fonctionnaires scientifiques rencontrés pour son rapport, qui ont vu leurs tâches perdre en intérêt, et constatent un manque d’attractivité de leurs fonctions pour les jeunes diplômés de Polytechnique. "Ce n’est pas de la faute de l’Ecole si l’Etat ne sait pas attirer les meilleurs…" reconnaît-il.

Un campus "Défense" à Saclay

Regrettant que le lien avec la Défense devienne de plus en plus "ténu", le député craint que "si on ne rénove pas ce lien, il saute d’ici quelques années". Il plaide plutôt pour son renforcement, afin de conserver une spécificité à l’Ecole Polytechnique. "Cela vaut le coup de maintenir le lien avec la Défense, si l’X cherche à créer des start-up de la Défense, travaille avec l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN), monte des think tanks sur la Défense et ses industries… Au sein de l’université de Paris Saclay, autour de l’X et de l’ENSTA, pourrait se créer un campus orienté Défense qui permettrait à l’Ecole de conserver sa spécificité dans ce grand ensemble."

Jacques Biot, président de l’Ecole polytechnique, réagissant ce mercredi matin au contenu du rapport, conteste l’affaiblissement des liens avec la Défense : "La première année d’études, consacrée à une formation militaire et humaine, inculque des valeurs à nos étudiants, qui garderont un intérêt, une affection, pour la chose militaire, là où ils seront, en entreprise ou dans la fonction publique ou dans la recherche. L’armée peut y avoir intérêt… La direction générale de l’armement suit de près l’Ecole, nous organisons prochainement avec elle un forum DGA Innovation. Nous avons des créateurs d’entreprises dans l’univers des drones. Thales est à la porte de l’Ecole polytechnique, et nous montons des projets de recherche avec cette entreprise. Créer un cluster autour des industries de la Défense nous convient tout à fait !"

"Une école autogérée"

Le député critique aussi l’attitude de l’Etat qui, depuis des décennies, ne s’est pas suffisamment occupé de l’Ecole, l’a laissée décider seule dans son coin, entre Polytechniciens, de ses évolutions. "Ces évolutions se sont faites au fil de l’eau, sans vision globale, et un peu trop en famille. J’ai découvert une école largement autogérée." Il est temps, selon lui, que l’Etat s’intéresse à nouveau à Polytechnique pour définir ce qu’il attend de cette école et orienter sa stratégie. A nouveau, le président de Polytechnique n’est pas d’accord. Il souligne la présence de représentants de l’Etat au conseil d’administration, et pense qu’il s’agit juste d’un problème de communication. "Je ne me sens pas seul dans la nature, le bateau est gouverné", conclut-il.

Le député interpelle l’Etat : "Vous avez un bel outil, qu’est-ce que vous en faites ?" Il aimerait que Matignon s’empare de ce sujet transverse et définisse l’avenir de Polytechnique en fonction de l’intérêt général. "Qui n’est pas forcément celui des corps de l’Etat qui se font entendre à Polytechnique…" Former des cadres scientifiques pour les entreprises de l’industrie, par exemple, fait partie des missions de Polytechnique vis-à-vis de la Nation, souligne le député. Qui propose de transformer les "officiers de la guerre économique" souhaités par un précédent président de l’école en "forces spéciales de la mondialisation"… Approbation, cette fois, de Jacques Biot.

Reste que la nature hybride de Polytechnique – école d’ingénieurs, sous tutelle de la Défense, formant des cadres de l’Etat, des capitaines d’industrie, des managers, des chercheurs – paraît illisible, notamment pour exister dans la cadre de la mondialisation de l’enseignement supérieur (lire notre enquête "La fabrique des élites est en panne").Or ni l’école ni le député ne souhaitent renoncer à l’une de ces missions. Faute de faire des choix, Polytechnique risque de louper sa mue. Jusqu’au prochain rapport la concernant.

Cécile Maillard

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