Petit éloge, tempéré, du design d’édition

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Ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers), conseiller scientifique au CEA (recherche technologique et design industriel), Alain Cadix expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

Petit éloge, tempéré, du design d’édition

Nous avons en France une tendance certaine à cliver et à (s’)opposer, oubliant que les antagonismes apparents cachent en fait des sorts liés. Cela se pratique dans le "petit monde" du design. Certains designers en regardent d’autres en chiens de faïence, ou les invectivent, moins parce qu’ils sont concurrents que parce qu’ils sont différents. Cela peut prêter à sourire mais ce n’est pas de nature à renforcer une profession fragile dans un pays qui, globalement, en fait peu de cas. Ainsi, mais ce n’est qu’un exemple, pour certains designers qui ne le pratiquent pas, le design d’édition apparaît comme futile et décalé face aux principaux défis de notre temps. Et pourtant…

L’édition tire la création, mais…

Le design d’édition est une activité de création, par un designer, d’objets qui sont ensuite fabriqués et distribués sous la marque d’une société éditrice. Cette pratique est très répandue dans le monde de l’ameublement et de la décoration.

Les designers cherchent à être édités par les grandes marques, nord-européennes ou italiennes le plus souvent, comme Calligaris, Cappellini, Cassina, Flos, Kartell… Quelques-unes, plus rares, sont  françaises, comme Ligne Roset. Les galeries - la plus connue et innovante en France étant sûrement Kréo - leur offrent aussi des espaces de création et de liberté hors des contraintes habituelles de l’industrie. Cette dernière, à laquelle nous nous intéressons ici, pousse la création là où elle n’est pas encore allée. Par ses exigences esthétiques, sensorielles, d’originalité et de différenciation, par le souci du respect de l’ADN et des promesses de sa marque, l’éditeur "challenge" le designer en continu, le pousse à sortir de son répertoire et le conduit à se dépasser sans cesse dans ses créations formelles.

Mais, car il y a un mais, l’édition ne pousse pas ou peu à l’invention fonctionnelle. Sauf en de très rares circonstances, une chaise reste une chaise et sa fonction ne s’enrichit pas. L’arrivée des objets connectés, de "l’internet of things", change un peu la donne. Mais, le plus souvent ici, on se limite à plaquer une possibilité nouvelle – parfois c’est un gadget – sur un objet classique du quotidien, aux fonctions immuables.

L’édition est une école pour les designers, cependant…

L’édition est une école industrielle. Elle délivre des leçons de vie professionnelle aux jeunes designers, prolongement, en quelque sorte, de leur formation initiale. La réalisation d’objets singuliers inédits soulève des problèmes industriels, revisite des procédés. Cela exige une coopération permanente entre l’éditeur, le développeur et/ou fabricant et le designer. Cela conduit le designer à pénétrer dans l’univers technique de l’objet, dans les propriétés plastiques ou dynamiques des matériaux utilisés ou mis en concurrence, dans les procédés possibles de fabrication pour atteindre le niveau des exigences formelles visé, le tout sous une contrainte économique forte.

Le designer est parfois conduit à explorer des voies alternatives, comme les procédés de fabrication additive, dans de multiples matériaux (plastiques, métaux, bois, matériaux organiques) et pour des tailles d’objets toujours plus grandes. Cela lui permet de relever des défis formels qui étaient hors de portée par les procédés traditionnels. Ces démarches vont conduire le designer à côtoyer des entrepreneurs de tous secteurs (depuis l’extraction des matériaux, parfois, jusqu’à la production finale) et de tous types (depuis l’entreprise artisanale sur son terroir jusqu’à la grande entreprise internationale, en passant par la start-up de fabrication 3D ou le FabLabPro). C’est une formidable leçon de chose industrielle, technique, économique, sociologique.

Cependant, car il y a un cependant, l’éditeur ne va pas amener le designer, ou rarement, vers ce qui est le futur de l’industrie, c’est-à-dire les technologies numériques (hors assistance par ordinateur) ou celles qui, demain, naîtront probablement de la convergence NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, ndlr). On en est loin. L’édition, malgré ses avancées et les dépassements qu’elle exige, n’est pas un vecteur qui porte vers le cœur du "nouveau monde industriel", ou marginalement.

L’édition promeut les designers, toutefois…

L’édition a une autre vertu. Elle met le designer sur l’avant-scène, sous les projecteurs de la notoriété dans les pages "style" des quotidiens et le conduit à espérer décrocher, consécration française, sa photo sur la couverture du magazine "intramuros". Il est vrai qu’être édité par une marque du groupe Poltrona Frau, pour une élite, reste autrement plus médiatique que concevoir, dans l’anonymat d’un service de design intégré, des objets industriels qui bouleverseront la vie des gens. D’où l’agacement de certains designers industriels.

L’édition n’en est pas moins un tremplin professionnel. Je me souviens de ce jeune designer, sorti depuis quelques années de son école, qui s’était d’abord installé comme indépendant au service de l’industrie et qui avait eu beaucoup de mal à se "vendre" à un prix décent. Passé par l’édition, il avait acquis une certaine notoriété et, revenu vers l’industrie, avait réussi alors à s’y faire une jolie place et à multiplier par deux ou trois ses émoluments.

Toutefois, car il y a un toutefois, l’édition a une certaine tendance à l’exploitation des talents, surtout des jeunes talents, peu préparés à se défendre, en les rémunérant assez mal et en les dépouillant parfois de certains de leurs droits. C’est en quelque sorte la contrepartie, le prix à payer du gain en notoriété. Enfin par sa présence médiatique et son martèlement publicitaire, l’édition a fait croire au plus grand nombre qu’il n’y avait pratiquement de design que dans les secteurs de l’ameublement et de la décoration et a contribué à faire du mot un adjectif – une "table design" – ce qui rend plus difficile à comprendre des initiatives nationales en faveur du design dans les PME…

Je conclurai provisoirement en soutenant que le design d’édition ne s’oppose pas à d’autres pratiques du design. Il a ses limites – comme du reste les autres – mais il les complète et les enrichit par les recherches formelles et les investigations poussées dans les champs des matériaux et des procédés qu’il requiert. Le designer gagne à varier ses pratiques et à changer de champs d’interventions parce que leurs diversités le renforcent et parce qu’ils les pollinisent mutuellement. 

Alain Cadix, ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers), conseiller scientifique au CEA (recherche technologique et design industriel)
@AlainCadix

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