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Pénurie de médicaments : les protagonistes se renvoient la balle

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Xavier Bertrand a mis le feu aux poudres le 2 août. Dans une interview sur Europe 1, il rappelle à l’ordre grossistes et laboratoires pharmaceutiques quant aux problèmes de pénurie de certains médicaments. Il envisage de proposer une nouvelle loi pour contraindre ces acteurs à respecter le système actuel.

Pénurie de médicaments : les protagonistes se renvoient la balle © DR

Depuis plusieurs mois, sur les 5 300 médicaments commercialisés en France, entre 160 et 370 sont régulièrement absents des rayons de pharmacie. Le taux de rupture chez les grossistes est passé de 0,7 jour par mois par produit à 1,3 actuellement. Selon Hélène Pollard, porte-parole de l’association de lutte contre le Sida TRT-5, ce sont "essentiellement les médicaments les plus chers qui sont en manque, comme les antirétroviraux ou les traitements hormonaux". Mais d'après Philippe Coatana, directeur général répartition chez Alliance Healthcare, 2ème grossiste répartiteur français, l’ampleur du phénomène de rupture pourrait être "plus importante, car des produits significatifs commencent à être affectés comme l’insuline" avec le système actuellement en place.

Quel est le système en place ?

Actuellement, la vente de médicaments se fait par l’intermédiaire de sept grossistes répartiteurs, acteur clé entre le laboratoire et les pharmacies. Or, parmi l’ensemble des médicaments vendus en France, 600 d’entre eux sont soumis à quotas. Dans le détail, les laboratoires évaluent à partir d’études épidémiologiques les besoins nécessaires en France pour chaque substance. Ils vendent ensuite les médicaments aux grossistes chargés de les répartir auprès des officines.

Une pénurie qui dure

La question de la pénurie de médicaments est un sujet qui dure depuis plusieurs mois, selon Hélène Pollard.
La première alerte avait en effet été donnée au ministre de la Santé en mars dernier. Il avait alors commandé une série d’enquêtes auprès de la Direction de la concurrence et de la répression des fraudes.
Une mesure qui est venue compléter l’observatoire mis en place par l’association TRT-5. Il est destiné à récolter des informations sur les problèmes d’approvisionnement, à travers des témoignages de patients ou de pharmaciens confrontés à ces ruptures.
De leur côté, les pharmaciens ont eu aussi instauré un système pour dénombrer les problèmes. Selon l’Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO), plus de 1200 déclarations ont été faites depuis début mars sur 300 spécialités différentes.

Les quotas en cause ?

Selon le gouvernement, les grossistes répartiteurs ne respecteraient pas les quotas destinés à la France. Un argument étayé par Hélène Pollard : "ils profitent de la libre circulation dans l’espace Schengen pour revendre à l’étranger une partie des stocks, car les médicaments se vendent plus cher à l’étranger (Allemagne et Italie notamment) qu’en France où ils sont taxés".  Une pratique pourtant légale. En effet, la législation en place leur impose de respecter une obligation de service public, mais seulement sur un stock de 15 jours pour 90% de toutes les spécialités. "Les grossistes jouent donc sur les 10% restants", selon elle.

Reste que pour le ministre, le non respect des quotas est une pratique illégale. "J'ai sifflé la fin de la partie il y a quelques semaines en disant la chose suivante: soit vous respectez vos quotas, soit je vous y oblige avec un nouveau texte", assure le ministre sur Europe 1.

La responsabilité aux laboratoires ?

Les grossistes répartiteurs rejettent ces arguments. Ils assurent que l’export ne représente qu’1% de leur activité et ne touche pas les médicaments de niche, comme ceux destinés à l’oncologie. Ils renvoient la responsabilité sur les laboratoires et la mise en place des quotas. "Depuis que les industriels ont instauré un contingentement de 600 molécules et les distribuent selon les parts de marché, nous ne sommes plus en mesure d’assurer une distribution normale de certains médicaments en France", assure Philippe Coatana.

Or, du côté des laboratoires (aucun n’était en mesure de répondre à L’Usine Nouvelle), on justifie la mise en place de quotas pour limiter les dérapages et notamment la revente excessive de médicaments à l’étranger. Un phénomène qui se développe à travers de "nouveaux intermédiaires, les short liners, qui ont émergé dans le circuit de distribution", selon les Entreprises du médicament (Leem). Ces sociétés de distribution ne respecteraient pas les obligations des grossistes répartiteurs et achèteraient à bon prix en France pour vendre directement à l’étranger afin de capter les marges. Selon Philippe Coatana, ce phénomène ne représente que "2 ou 3% du marché".

Pour l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), des difficultés de production affectent aussi certains industriels, qui "ont une gestion des stocks à flux tendu des matières premières ou des médicaments". Selon un responsable CGT contacté par L’Usine Nouvelle et désireux de rester anonyme, c’est notamment le cas chez Sanofi. "Avec les plans de restructuration en cours, le moindre problème de production a des répercussions directes sur la production et sur les patients, assure-t-il. La responsabilité est clairement du côté des laboratoires".

Des solutions ?

Sur le terrain, l’aide provient surtout des hôpitaux, où les stocks de médicaments sont plus importants. Les pharmaciens redirigent donc les patients vers ces établissements. Mais selon Hélène Pollard, tout le monde n’a pas ce réflexe et parfois un arrêt de traitement durant ne serait ce qu’une journée peut être fatale pour le patient.

Le Leem indique par ailleurs que "les entreprises du médicament adaptent en permanence les flux distribués aux besoins réels, afin d’assumer leur responsabilité d’industriels et de remplir leur mission de service et de santé publique". Il réclame aux pouvoirs publics d’agir, tout comme l’association TRT-5. Un décret serait d’ailleurs en préparation pour réglementer différemment le marché, selon l’une des sources interrogées.

Quant aux grossistes, et notamment Alliance Healthcare, ils demandent "le retrait du système de quotas et un retour à un système de distribution normale et régulière".

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