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Quotidien des Usines

Pacte de responsabilité : "A ce rythme-là, nous y sommes encore dans 30 ans", affirme Pascal Lamy

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Publié le

Entretien L’ancien directeur général de l’organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, estime que la France doit changer de logiciel politique pour se réformer.

Pacte de responsabilité : A ce rythme-là, nous y sommes encore dans 30 ans, affirme Pascal Lamy © JAYET Stephanie

L'Usine Nouvelle - La négociation sur le traité de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis semble mal partie. Est-ce que l’Europe se fait avoir ?

Pascal Lamy - Nous sommes encore loin d’un traité. La négociation a démarré il y a un an et, pour l’instant, c’est encore une négociation sur la négociation. Ce qui se discute, c’est le périmètre de la négociation. Celle-ci est différente de toutes celles qui ont pu se dérouler depuis le premier traité commercial entre le roi de Crète et le Pharaon. Pour la première fois, l’objectif principal du futur traité transatlantique n’est pas d’éliminer les mesures destinées à protéger les producteurs de la concurrence étrangère, mais de réduire les différences entre des mesures de précaution destinées à protéger le consommateur. Je suis de ceux qui pensent que cette négociation a été mal présentée. On a fait comme s’il s’agissait d’une négociation classique alors que ce n’est pas le cas.

En quoi est-ce différent ?

Pour ouvrir davantage les échanges transatlantiques, il reste environ 20 % de mesures classiques, en réduisant les pics tarifaires. Par exemple dans la céramique, les véhicules utilitaires ou le textile côté américain. Mais ce n’est pas vraiment le sujet. Les droits de douane sont en moyenne de 2 % entre les États-Unis et l’Europe. Pour les industriels européens qui visent le marché américain, le vrai problème est de devoir produire avec deux standards différents. Un seul standard permettrait des économies d’échelle. On va parler de taille de pare-chocs, de normes sur les pesticides dans les fleurs, de standards alimentaires ou, dans les télécoms, de protection des données privées… C’est un exercice complètement différent d’une bonne vieille négociation commerciale. Ce sont donc les régulateurs qui vont négocier. On ne peut pas dire : "Tu prends ma norme sur les médicaments et je prends la tienne sur les voitures." Lorsque vous faites de la convergence réglementaire, les producteurs sont favorables, mais les consommateurs sont réticents. Il y a une crainte légitime d’un dumping réglementaire qui n’a pas été correctement anticipé, même si mon sentiment est que cela se terminera par le niveau de régulation le plus élevé des deux côtés. C’est important d’avoir un seul standard, surtout s’il est précurseur d’un futur standard mondial. L’objectif implicite de la négociation est là, qu’un standard américano-européen devienne le standard mondial…

Le fait que le mandat de négociation ne soit pas public n’aide pas…

Absolument, c’est une erreur grossière. Dans ces cas-là, il faut faire un maximum de transparence. Une autre erreur a été de dire que le traité serait signé en 2014. Qui peut y croire ? Il suffit de regarder comment les Européens ont fait le marché intérieur entre 1985 et 1992. Cela a été assez compliqué de se mettre d’accord et on a ensuite mis une dizaine d’années pour arrêter des normes communes dans le domaine industriel. Dans les services, seul 40 % du chemin a été fait depuis 1985, alors que les Européens partagent une culture assez homogène…

Est-ce que ce traité peut être un levier de réindustrialisation ?

Si vous regardez les perspectives de croissance mondiale des quinze prochaines années, l’Europe devrait croître de 1,5 % par an, les États-Unis de 3 % et les pays émergents de 6 % en moyenne. Cela signifie que 90 % du supplément de demande adressé à l’économie européenne proviendra du reste du monde. Les enjeux d’accès aux marchés non européens dans des conditions compétitives sont absolument essentiels pour réduire le chômage là où il y en a en Europe. Ceci dit, l’industrie européenne se porte déjà bien au niveau global. L’Europe a un excédent industriel de 300 milliards d’euros, multiplié par trois ces dix dernières années. Ses parts de marché dans le monde sont stables autour de 12 %, alors que celles des États-Unis et du Japon ont décliné de 4 à 5 %. Le problème, c’est que la dynamique n’est pas assurée. Nous avons un problème démographique sérieux et notre place sur la frontière technologique a rétréci depuis quinze ans.

Vouloir protéger l’industrie est-il anachronique ?

L’industrie n’est pas une question anachronique, pas plus que l’agriculture. Il est normal qu’en proportion le secteur industriel maigrisse dans le PIB, car la productivité y est plus élevée que dans les autres secteurs. Mais l’industrie européenne a un niveau de productivité proche de celui de l’industrie américaine. Entre l’Europe et les États-Unis, l’écart de productivité se trouve dans les services et non dans l’industrie. Et la différence entre l’industrie et les services devient bien floue.

Faut-il malgré tout mener une politique industrielle en Europe ?

Bien sûr, mais sans l’appeler comme cela. Lorsque les Français parlent de politique industrielle, on voit tout de suite Louis XIV ou Colbert arriver. Il est évident qu’il faut en Europe une stratégie de long terme pour créer les conditions d’une croissance supérieure à 1,5 %. On l’a fait dans les années 1980. Le programme "Esprit" a produit la première norme GSM dans le monde et permis à Ericsson et à Nokia d’être en tête du peloton pendant toute une période. En dessous de 2 % de croissance, le modèle européen est en danger car le débat politique se crispe alors sur la question de la répartition, en particulier en France.

Arnaud Montebourg a-t-il eu raison d’intervenir dans l’affaire Alstom ?

Qu’Alstom ait besoin d’un actionnaire aux poches profondes, ce n’est pas nouveau. Que les relations entre Siemens et Alstom ressemblent à celles des Capulet et des Montaigu depuis trente ans n’est pas nouveau non plus. Il est normal que ce type de dossier soulève l’attention des pouvoirs publics et provoque des turbulences. Alstom est une grande marque dans l’histoire de l’industrie française. Lorsqu’une entreprise chinoise veut racheter une usine de saucisses aux États-Unis, tout le monde monte au créneau !

Était-ce nécessaire de publier un décret pour protéger les secteurs stratégiques ?

C’est une disposition réglementaire qui existe presque partout pour contrôler des investissements dans les secteurs considérés comme stratégiques. On peut se poser la question de savoir jusqu’où un secteur est stratégique. Mais des tas d’exemples, y compris aux États-Unis, montrent que la conception est assez extensive.

La compétitivité française recule. L’Hexagone est-il devenu le nouvel homme malade de l’Europe ?

Nous dérivons lentement depuis le premier choc pétrolier d’il y a quarante ans. Je crois que cela tient à deux choses : notre système présidentiel, qui fait du grand chef le grand protecteur, et notre regard sur le monde. Nous sommes les seuls à diaboliser la mondialisation à ce point. Si nous voulons changer cette trajectoire, il faut changer le narratif. Sur le plan économique, nous cumulons trois difficultés : nous sommes le seul pays à ne pas avoir eu depuis quarante ans un seul budget à l’équilibre. Nous avons un chômage de masse depuis vingt-cinq ans et une claire dégradation de notre compétitivité, visible depuis dix ans, mais qui avait commencé avant. Dire que la dégradation de notre compétitivité est la faute de l’euro ne tient pas la route. Prenez les chiffres : nous perdons des parts de marché en zone euro, alors que nous en gagnons dans le reste du monde.

Le rapport Gallois sur la compétitivité a tiré la sonnette d’alarme…

Gallois, Raffarin, Attali, Rueff-Armand ! Les bibliothèques françaises sont pleines de rapports sensés. Nous savons que nous avons un problème de compétitivité prix et de compétitivité hors-prix. Pour surmonter nos difficultés, il faut une énergie politique phénoménale. Si vous n’avez pas un récit politique pour faire la pédagogie des réformes, les acteurs ne se mobilisent pas. L’essentiel est un problème de GPS. Nous avons aussi des avantages comparatifs considérables. L’image de la France dans le monde est encore considérable par rapport à la taille de sa population et de son économie.

Comment jugez-vous le pacte de responsabilité ?

Ce sont des mesures utiles. Mais la question de la répartition des charges – et de savoir si elles reposent trop sur les salaires – est un problème accessoire. On peut toujours mettre quelques milliards en plus ou en moins à condition d’en avoir les moyens. Le problème fondamental reste que les salaires sont trop élevés par rapport à la productivité. Ce sont les patrons qui lâchent sur les salaires, y compris les leurs. Aussi longtemps qu’il n’y aura pas un dialogue social solide avec des organisations plus responsables des deux côtés, on passera à côté de l’essentiel.

Le pacte de responsabilité marque, malgré tout, un changement du discours.

La voie est la bonne. Mais, à ce rythme-là, nous y sommes encore dans trente ans. Il n’y a pas le récit qui permettrait de remobiliser les Français en disant : "Nous sommes dans un monde qui bouge. Il faut saisir les chances et diminuer les risques."
On continue de dire c’est la faute de l’euro ou des Chinois. Regardez les discours des hommes politiques français. Celui de Nicolas Sarkozy sur le capitalisme international, prononcé à Cannes en 2011, aurait pu être écrit par Jean-Luc Mélenchon.

Vos idées ont du mal à passer au sein du Parti socialiste…

Je suis libre ! Je me sens en phase avec 95 % des sociaux-démocrates de cette planète. Ce n’est pas dramatique si les 5 % restants résident souvent dans mon pays d’origine.

La Commission européenne est-elle arrivée au bout d’un modèle ?

Depuis dix ans, elle a largement renoncé à son rôle de pilote. Je termine une mission qui m’a été confiée par la commissaire européenne Nelly Kroes pour essayer de trouver un accord entre les acteurs des télécoms et de la télévision sur la libération de la bande de fréquence 700 MHz. C’est un sujet majeur pour l’économie digitale européenne, sur lequel la Commission intervient avec mille précautions. Si les télécoms n’ont pas la place nécessaire aux flux de données, ils ne feront plus les investissements à cinq ou dix ans. Mais nous devons préserver notre modèle audiovisuel européen spécifique. Les Américains ont déjà réglé cette question, les Coréens et les Chinois aussi. Les Européens se demandent encore comment faire ! Avancer avec vingt-huit commissaires est compliqué. Tout le monde sait comment réformer la Commission. Il faut refaire des grands pôles avec cinq vice-présidents pour reprendre le contrôle politique du bateau…

Propos recueillis par Solène Davesne, Thibaut de Jaegher et Pascal Gateaud

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