International

"New territories", vivre et mourir dans la Chine d'aujourd'hui

Christophe Bys ,

Publié le

Pour son premier long métrage, Fabianny Deschamps choisit une forme et un thème audacieux. A la frontière entre Hong Kong et la Chine populaire, deux femmes se croisent. L'une incarne la modernité, la technologie et le marché tout puissant, la seconde rêve de ce monde tout en étant la représentante des traditions millénaires de la Chine. Cette rencontre est le prétexte à une méditation poétique aux images puissantes sur le destin des individus et des peuples. 

Tout commence par une scène plus vraie que nature. Des cadres d’une entreprise forcément américaine viennent expliquer face à l’écran les mérites de l’aquamation. Soit l’équivalent de la crémation, à la différence près que les corps plutôt que d’être brûlés seraient soustraits au monde physique par une sorte d’électrolyse après passage dans un tambour géant de machine à laver. Après cette scène d’ouverture d’un humour noir glaçant tant l’effet de réel est fort, New Territories, le film de Fabianny Deschamps prend une dimension toute autre : énigmatique et poétique.  

 

Soit la rencontre de deux femmes, une que l’on voit à l’écran et une autre que l’on entend : un corps et une voix. La première est une commerciale française venue signer à Hong Kong un accord pour systématiser le recours à l’aquamation sur le marché chinois. La seconde est une jeune chinoise qui quitte sa campagne pour rejoindre Hong Kong via Canton. Elle va croiser la femme d’affaires occidentale, qui la fascine, bien qu'elle n’ait pas les yeux bleus. Elle doit retrouver son fiancé, munie d’un butin (sa dot) dissimulé dans l’ourlet sa robe de mariée. Pour cela, elle voyagera en train, dissimulée dans un camion et devra négocier avec les passeurs. Pas vraiment un voyage de tout repos.

 

Quand un corps rencontre une voix

Pour raconter cette histoire, la jeune réalisatrice a choisi des parti pris narratifs très forts. De longs plans magnifiquement filmés, des paysages traversés par ses personnages et une voix off entêtante qui raconte leur histoire. Une forme austère et expérimentale qui pourrait rebuter les tenants d’un cinéma classique. Pourtant dans ce film, traversé par des couples (la Chine communiste et Hong Kong, la femme occidentale et la femme chinoise, la vie et la mort…), le côté abstrait des images est plus que contrebalancé par une narration dite des plus classiques. Il suffit d’accepter le parti pris et de se laisser emporter par la voix off et les bruits (magnifique travail du son et de la musique), comme on écoutait, enfant, un conte.

Car" New territories" est un conte moderne et cruel, inspiré d’une réalité chinoise. Le gouvernement communiste avait décidé que les rites funéraires traditionnels n’avaient plus lieu d’être et qu’il convenait désormais d’incinérer les corps des défunts. Or, dans la tradition chinoise, un corps non enterré ne pouvait trouver le repos. D’où des trafics pour incinérer un faux corps et continuer à enterrer les siens. Cela provoqua une vague d’enlèvements, de disparitions et de meurtres, car il fallait bien proposer un corps à la crémation.

 


 

Les nouveaux territoires dont il est question dans le titre, sont situés entre la Chine populaire d’hier et Hong Kong, entre les paysages ruraux et l’hypermodernité des buildings. En voyant ce film sensible, qui ne craint pas de s’ouvrir au surnaturel, ces nouveaux territoires évoquent aussi l’entre-deux, entre vie et mort des mythologies anciennes (le Styx) ou des religions plus récentes (le purgatoire catholique). Ce faisant, il interroge le rapport entre la tradition chinoise et la rationalité capitaliste, à travers cette histoire de fascination, d’emprise et finalement de possession entre ces deux femmes.

 

L'intime comme révélateur des folies collectives

Si le film n’est jamais démonstratif politiquement, il interroge en creux nos croyances : celles traditionnelles qui exigent le repos dans la Terre aussi bien que celles plus modernes qui voient dans l’efficacité économique l’alpha et l’oméga de la vie sociale. De même, s’il se garde d’instruire un procès du maoïsme, il rappelle cette réalité que nous avons fini par oublier : s’il a été une des pires dictatures du vingtième siècle, le communisme a été aussi une tentative forcenée de modernisation à tout prix de l’économie et de la société chinoises.  

En repartant de ce qu’il y a de plus intime (le sort fait à nos morts), "New territories" réussit à combiner un regard critique sur l’évolution de nos sociétés, tellement incapables d’affronter la mort qu’elles finissent par la déshumaniser. Paradoxalement, le film y parvient en filmant la vie dans une chine verdoyante aussi bien que dans les rues saturées de néons de Hong Kong. 

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte