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[Muses industrielles] "Les Furtifs" d'Alain Damasio, éloge existentiel de la déconnexion

Simon Chodorge , , ,

Publié le

Écrivain incontournable de la science-fiction, Alain Damasio a publié le 18 avril son nouveau livre : Les Furtifs. Dans un récit fleuve de 700 pages, l'auteur associe de nouveau la lutte politique à une quête existentielle. Critique d'un monde ultra-connecté, le texte n'est pas seulement un roman d'anticipation. C'est un roman tout court, long et beau, sur la persévérance de l'humanité.

[Muses industrielles] Les Furtifs d'Alain Damasio, éloge existentiel de la déconnexion
"Les Furtifs" est le troisième roman d'Alain Damasio.
© La Volte

Le dernier roman d’Alain Damasio remontait à 2004. C’était La Horde du Contrevent, un chef-d’oeuvre instantané, 548 pages monumentales entre littérature de l’imaginaire et lutte existentielle. Depuis, l’écrivain est une référence incontournable chez les amateurs de science-fiction et d’écrits engagés. Attendu quinze ans, il a fait son retour le 18 avril avec Les Furtifs. À la croisée de la critique politique et du thriller, le livre ne déçoit pas.

Zones de résistance dans un monde ultra-connecté

Nous sommes dans les années 2040. Les objets connectés sont omniprésents et la gig economy a été poussée à l’extrême. Les villes ont été privatisées et rachetées par les multinationales : Paris par LVMH, Cannes par Warner et Orange… par Orange. Dans ces métropoles privées, les rues sont divisées entre espaces premium et standard. Pour visiter les beaux quartiers, il faut payer. L’ordre est rétabli par les milices des entreprises.

Comme c’est un récit d’Alain Damasio, il y a bien évidemment des zones de résistance. Les ZAG (zones autogouvernées) et les communautés alternatives fleurissent sur les toits des immeubles et dans les interstices de la ville. Mais il y a autre chose : les furtifs. Des créatures mystérieuses qui échappent savamment aux capteurs en se métamorphosant, en se camouflant et en se déplaçant de façon fulgurante. Une unité de l’armée est spécialisée dans leur capture : pour tuer un furtif, il “suffit” de le voir. Une tâche diablement compliquée, qu’importent la technologie et les outils de contrôle.

Lorca Varèse, le personnage principal, a rejoint cette unité. Il est persuadé que sa fille kidnappée est avec les furtifs. Dans un monde où la déconnexion des furtifs rejoint la critique du capitalisme, cette enquête vertigineuse va se télescoper avec le portrait de communautés soulevées contre la surveillance.

Extrait

“C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ca te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. C’est un appel qui happe le présent pur, il t’avale. Il t’oblige à être ici : ici même, hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n’empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous. Papa. C’est le premier mot qui sort un jour des lèvres de ton bébé et qui veut dire 'lié'. Deux. Fonduensemble. Plus jamais seuls. L’unique mot absolument plein de la langue. Quand Tishka a disparu, plus aucun mot n’a jamais eu cette force, cette violence solaire. Sahar m’appelait 'Lorca' bien sûr, mais Lorca sonnait comme une coque creuse.

- Papaaa !”

Instinct paternel écorché

Vous l’aurez compris, Alain Damasio est un anti-capitaliste. Héritier de Gilles Deleuze, il n’a pas caché son soutien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Par le plus grand des hasards, il y a toujours dans ses livres un universitaire ou un érudit pour défendre “une politique du vivant”. Parfois dévoilée à gros traits dans La Zone du dehors (son premier livre) et Les Furtifs, cette pensée peut exclure ceux qui goûtent peu la critique du libéralisme. Cette radicalité est aussi la force de l’écrivain : il dénote dans le paysage culturel.

Les 700 pages du pavé contiennent de véritables instants de grâce : la première capture d’un furtif par Lorca Varèse, l’armée infiltrée chez les émeutiers pour l’occupation d’un immeuble, les courses-poursuites désespérées entre milices et furtifs...

Alain Damasio est l’un des plus beaux stylistes de la littérature française, tous genres confondus. Édité chez La Volte, il mobilise comme personne le récit choral, les néologismes, l’argot et la typographie pour écrire des livres déroutants. L’écrivain revient en plus avec un sujet simple mais universel : un père à la recherche de sa fille. Quand l’inquiétude politique rencontre cet instinct paternel écorché, nous sommes pris aux tripes.

Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte, 704 pages, 25 euros.

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