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[Muses industrielles] L'usine, c'est pas de la poésie ou "A la ligne" de Joseph Ponthus

Christophe Bys

Publié le

Dans ce premier roman multi-primé, Joseph Ponthus raconte au jour le jour la vie d'un ouvrier intérimaire. Sans pathos, il capte le quotidien de l'usine et ses à-côtés, la galère des transports, les corps fatigués.. Un témoignage aussi rare que précieux. 

[Muses industrielles] L'usine, c'est pas de la poésie ou A la ligne de Joseph Ponthus
Ce premier roman relate sans pathos le quotidien d'un ouvrier de l'agro-alimentaire.
© C Bys

Travailleur social sans emploi, le narrateur de "A la ligne/feuillets d'usine" (Editions La Table Ronde) s'inscrit dans une agence d'intérim de l'ouest de la France. Là, il enchaîne les emplois dans le secteur alimentaire, d'abord dans la poissonnerie puis dans un abattoir. C'est cette expérience qu'il raconte dans cet ouvrage original, écrit en vers libre, le "à la ligne" du titre se référant aussi bien à la ligne de production qu'à la forme littéraire utilisée. 

Un style simple et direct, juste

Ecrit à hauteur d'hommes sans emphase, à la ligne est un témoignage sur la vie du narrateur, sur la façon dont l'outil transforme le corps de l'homme. "Pourquoi ce chef aux cheveux poivre et sel ne/salue-t-il jamais personne alors que d'autres sont/plutôt humains dans ce monde machinal/ Quelle part de machine intégrons-nous/inconsciemment dans l'usine". Le style est prosaïque, ni savant, ni misérabiliste, à hauteur d'hommes. Les chapitres s'enchaînent comme autant de scènes prises sur le vif, comme des chansons qui raconteraient la vie d'un intérimaire d'aujourd'hui. L'image vient d'autant plus à l'esprit que l'auteur parle souvent de chansons, de chanteurs. Il abuse d'ailleurs parfois un peu trop de références prises dans la chanson ou la littérature, comme si l'auteur qui a fait des études de lettres cherchait par là à asseoir sa légitimité. C'est d'autant plus dommage qu'il n'en a pas besoin et a le regard juste. 

Reste qu'à l'heure où n'importe quel roman où on croise un ouvrier est paré de qualités quasi divinatoires (combien de fois n'a-t-on lu cet hiver le "c'est le roman qui a prévu les Gilets Jaunes", comme si la qualité d'un romancier se confondait avec ses vertus anticipatrices) "A la ligne" est un témoignage puissant de ce monde qui s'est révélé sur les rond points. Car Joseph Ponthus ne dit pas seulement la dureté du travail physique, notamment dans la partie consacrée à l'abattoir où les carcasses animales jouxtent les corps fourbus des travailleurs précaires. On ne peut rester insensible à la scène où le narrateur reçoit un chèque de 50 euros de sa mère, cadeau de cette dernière pour qu'il ne travaille plus le samedi, parce que le week-end, c'est sacré.

La vie et rien d'autre

C'est dans la description de tous les à-côtés que le roman est le plus juste : dans la galère de l'argent qui manque, du moyen de transport à trouver pour se rendre au travail, des soirées qui se terminent tôt parce qu'il faut être en forme. Joseph Ponthus a le sens du détail très sûr : "Nos corps des atlas de troubles musculo squelettiques" ou "Tu te rends compte aujourd'hui c'est tellement/speed que j'ai même pas le temps de chanter/Je crois que c'est une des phrases les plus belles/les plus vraies et les plus dures qui aient jamais/été dites sur la condition ouvrière". 

Le roman a bien quelques défauts, comme des jeux de mots pas toujours convaincants comme cet "en avant Marx" ou "ce road tripes". Reste que son ambition et son témoignage d'un milieu trop souvent ignoré des lettres le rend indispensable à quiconque s'intéresse à la réalité du travail aujourd'hui et qui dans ses meilleurs évoque irrésistiblement le grand Jacques Prévert.

A la ligne Joseph Ponthus, La table ronde, 18 euros

 

Vidéo source Librairie Mollat 

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