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[Muses industrielles] "Jour couché" d'Emilio Sciarrino, le drôle de roman des intellos précaires

Christophe Bys

Publié le

Pour Marco, Paris et Sorbonne City était la ville de tous les rêves. En thèse après un master décroché en Italie, et tel un Rastignac moderne s'écrit "A nous deux". Parfois, la ville est plus forte. Si le ton est enlevé et la narration amusée, reste que ce roman parle justement du sort de ceux que l'on a appelé "les intellos précaires". 

[Muses industrielles] Jour couché d'Emilio Sciarrino, le drôle de roman des intellos précaires
Jour couché est un roman drôle sur un sujet sérieux : les jeunes diplômés qui ne trouvent pas à s'insérer sur le marché du travail.
© Le Rouergue

Paul Nizan écrivait qu’il ne laisserait personne dire que 20 ans est le plus bel âge de la vie. Près d’un siècle plus tard, il n’est pas certain que 30 ans le soit davantage. Tel est du moins l’impression qui ressort de la lecture de Jour couché, le deuxième roman d’Emilio Sciarrino, une véritable plongée amusante et amusée dans la vie de ceux qu’on a appelé les "intellos précaires".

Voici donc Marco, étudiant accompli, en train de terminer sa thèse de troisième cycle, sûr d’être sur les bons rails pour une carrière universitaire. A vrai dire, il n’y a jamais trop pensé, tout allait bien, alors les années se sont enchaînées et le master en poche, il a poursuivi avec un doctorat en lettres. Aïe. Car outre son sujet pas vraiment vendable – les animaux dans la littérature - Marco est venu d’Italie pour étudier en France et il n’a pas tout compris le fonctionnement du système universitaire. Loin d’être un sésame, la thèse est à peine un pré-requis et la course d’obstacle commence….

Prévenons tout de suite le lecteur : malgré les apparences, nous ne sommes pas ici dans l’autofiction ennuyeuse genre "moi, mon nombril et mon nombril" mais dans la comédie douce-amère. L’auteur sait que l’humour est le meilleur remède au désespoir, surtout quand ses causes ne sont pas mortelles. Alors il raconte amusé les tribulations de son anti-héros, innocent plongé dans un monde dont il ignore toutes les règles. A commencer par ce Sciences Mo (oui oui sciences Mo, toutes ressemblances…. serait fortuite évidemment), où une sommité intellectuelle et médiatique l’embauche pour le seconder….mais avec un statut d’autoentrepreneur ! Et ce n’est que le début, car Marco va aller de désillusion en désillusion. Notre naïf se retrouve à Pôle Emploi où on lui distribue l’improbable prospectus sur la journée idéale du chômeur. "Il est 17h30 : je décrète avec soulagement que ma journée est vraiment finie. J’ai l’impression qu’elle n’a pas vraiment commencé, mais passons ".

Génération Facebook et Airbnb

Marco finira par donner des cours à Kenzo, un jeune ado ainsi prénommé en hommage au couturier, boulimique et capricieux, ignoré de ses richissimes parents. Tout en vivant une histoire d’amour qui ressort davantage de la catégorie "c’est compliqué" sur Facebook que de l'amour fusionnel. Et en cohabitant tant bien que mal avec son colocataire, diplômé d’école de commerce mais vivant de ses gains au poker en ligne.

C’est dans ce cadre que naît le mouvement Jour couché, où des jeunes se mettent à investir allongé des places parisiennes, à commencer par l’Odéon, pour dire leur envie d’un autre monde. L’allusion est claire et Marco ira bien à quelques happenings, mais en bon parent éloigné du stendhalien Fabrice Del Dongo, il ratera le gros de l’affaire, préférant le moelleux de son matelas à la dureté de l’asphalte, tandis que les manifestants se réunissent, sans qu'on comprenne très bien leur mot d'ordre ! Toutes ressemblances (bis).

Startups et désillusions 

Entre-temps, suivant sa copine, il envisagera de lancer une startup, un label de musique éco responsable, découvrira pourquoi on lui demande de plus en plus de cours particuliers, transformera son appartement en colocation en adresse prisée sur Airbnb, se fâchera avec son colocataire qui deviendra un phénomène littéraire, quittera Marie, retrouvera Marie, re quittera Marie, re retrouvera Marie… sans oublier les appels à ses parents restés en Italie qui rythment avec drôlerie ce roman d’apprentissage… de la désillusion sans désespoir.

On l’aura compris Jour couché décrit cette vérité que rappelait récemment le sociologue, Jean Viard, pour expliquer les nombreuses fractures de la société française. Des diplômes qui hier assuraient une place dans les strates supérieures de la société débouchent aujourd’hui sur une précarité non anticipée. C’est un sacré problème politique qu’il faudra résoudre dans les années qui viennent. Pour le romancier Emilio Scarrino c’est l’occasion d’une comédie alerte et presque joyeuse.


Jour couché, Emilio Sciarrino, La brune au rouergue 19.80 euros 

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