[Muses industrielles] Empire des chimères d'Antoine Chainas, un roman très noir à l'heure de la désindustrialisation

Avec Empire des chimères, Antoine Chainas confirme ce que l'on savait déjà : le polar est une catégorie à part entière de la littérature. Brassant avec brio des matières multiples, il réussit une série noire qui évoque notamment l'étrangeté familière des premiers films de Lynch. Une petite fille disparaît, un doigt coupé est retrouvé dans la chambre d'un adolescent et le gouvernement français de François Mitterrand négocie un contrat pour créer un parc d'attractions dans la campagne française. Tout est lié... mais pas forcément comme on le croirait au premier abord. 

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[Muses industrielles] Empire des chimères d'Antoine Chainas, un roman très noir à l'heure de la désindustrialisation

Mais qu’arrive-t-il dans le village de Lensil, qui évoque irrésistiblement la banlieue proprette de Blue Velvet, le film de David Lynch, qui voit la réalité se dérégler après une étrange découverte. Là, c’est la disparition d’une fillette qui est le point de départ d’un dérèglement des comportements échappant à toute logique. A quelques milliers de kilomètres de là, un enfant du pays, devenu chef du cabinet d’un ministre de François Mitterrand entame des discussions avec une multinationale du divertissement qui pourrait bien venir installer un parc d’attractions en France, dans le fameux village. Une aubaine pour le gouvernement qui doit faire face à une vague de licenciements dans l'industrie.

L'avenir sera aux services, et mieux encore au loisir. "La France et puis les Français, petit pays de petites gens, qui, à trop se regarder par le prisme d’une loupe, s’est cru grand. En guise de peuple, on a une vaste cohue mal peignée, mal rasée, l’œil injecté et la lèvre charnue, dont les nuits sont peuplés de rêves d’aristocrates" décrit sévèrement Antoine Chainas.

Un jeu de rôles et un savant inquiétants

Entre les deux, l’œuvre de Sydney Taylor Lawney, un personnage ambigu, à l’origine d’une œuvre théorique et d’un jeu quelque peu ésotérique, décliné depuis en jeu de rôles. Un jeu de rôles auxquels s’adonnent les adolescents du village français. A la fin, tout se tient ou pas… tel est un des ressorts de ce gros roman qu’on dévore, haletant et admiratif de la maîtrise d’Antoine Chainas. Car rien n’est innocent et les théories plus ou moins illuminées de Sydney Taylor Lawney dont l’œuvre doit autant à la drogue qu’à la folie, ont infusé dans le monde entier via des personnages populaires destinées aux enfants.

A Lensil, c’est un adolescent quelque peu déséquilibré qui s’y adonne le soir venu, tandis que des sacrifices d’animaux ont lieu dans les bois. L’horreur qui s’installe peu à peu est d’autant plus forte qu’elle prend racine dans un environnement plus que familier à ceux qui ont quelques années d’âge : la France rurale des années 80. Antoine Chainas excelle à décrire la vie dans un village semi-endormi: "la grande mélancolie géographique des lieux délaissés sera examinée".

Nous voilà prévenus. Mais il est tout aussi capable de donner vie aux dirigeants d’une multinationale, prévoyant d’investir en France, firme où tous les coups sont permis entre un trio de responsables à la violence d’autant plus angoissante qu’elle se dissimule derrière une quête de pouvoir total (un des trois dirigeants qui se croît la réincarnation du fondateur de l’entreprise est particulièrement réussie et joyeusement effrayante). Pour être complet, il faudrait évoquer l’institutrice du village, mais aussi les Abel et Caïn locaux : deux frères dont l’un a réussi à Paris, tandis que l’autre restait sur place gérant l’agence immobilière promise à la faillite, qui pense tenir sa vengeance. Un duo qui constitue comme une sorte de parenthèse balzacienne dans ce polar moderne tendu.

Un écho à l'actualité

Mais ce livre n’aurait pas toute sa force sans le personnage de Jérôme, l’enquêteur parallèle, garde-champêtre de son état. Soldat pendant la guerre d’Algérie, le récit qui est fait de son temps militaire est d’une très grande noirceur. L’actualité récente lui donne un écho particulier. "Quand il fermait les yeux, certains cris s’attardaient plus que d’autres dans sa mémoire".

D’aucuns seront peut-être désarçonnés par le dénouement finalement très prosaïque. Mais ce que ce roman nous dit, c’est qu’il n’est pas possible de comprendre ce qu’on appelle le réel ("l’horreur se dissimule dans une réalité qui n’est pas tout à fait ce qu’elle prétend") sans faire un détour par les mythes, où l'Humanité et le monde animal semblaient avoir noué une alliance qu'une corneille blanche sur la fenêtre d'une chambre d'enfant vient rappeler.

Vous ne comprendrez peut-être pas tout aux délires de Sydney Taylor Lawney, mais Antoine Chainas fait partie de ces sorciers de l’écriture : si des mystères demeurent dans leurs romans, on en ressort en en sachant davantage sur l’âme humaine et la marche du monde. Les grands romanciers excellent dans leur capacité à mêler des matériaux disparates pour en faire leur voix singulière. Vous l’aurez compris : Antoine Chainas y réussit allègrement.


Empire des chimères, Antoine Chainas, Série Noire Nrf Gallimard

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