[Muses industrielles] "Clientèle" de Cécile Ryboz : le droit du travail est un roman

Christophe Bys

Publié le

Si elle est aussi bonne avocate qu'écrivaine, les clients de Cécile Reyboz doivent gagner souvent devant la justice prud'homale. Dans Clientèle, elle décrit cette comédie humaine qui se déroule dans le petit théâtre de son bureau. Et s'ingénie à démonter le décor. Un roman aussi drôle que fin. 

[Muses industrielles] Clientèle de Cécile Ryboz : le droit du travail est un roman
Comédie humaine aux prud'hommes.
© D.R.

Les journaux ont beaucoup parlé de droit du travail l'année dernière, quand le débat portait sur les ordonnances. L'écrivaine, Cécile Reyboz, par ailleurs avocate en droit social, a décidé loin des mots en isme et des abstractions, d'en tirer la substantifique moëlle, en transformant la plaidoirie en oeuvre d'art. 

Une écriture fine pour narrer les méandres du monde

Dans ce court roman, une avocate relate les différentes personnes qui entrent dans son bureau, et, nous dit-elle, la première chose qui importe est de trouver la bonne manière d'écouter. Car ses clients (on serait tenté d'écrire ses patients) ont mal au travail et semblent autant chercher une oreille qui les entende qu'un bras pourvu d'un glaive qui tranchera. Alors elle retranscrit la colère de l'un, le désespoir de l'autre ou la roublardise d'une troisième, tandis qu'elle éconduira un quatrième avide de vengeance rapide. 

S'il n'était que ça, ce roman serait intéressant, tant l'auteur excelle à décrire ce monde, sans se donner toujours le beau rôle. Tandis que l'un des clients expose ses griefs, là voilà qui calcule les honoraires qu'elle pourrait encaisser grâce à cette affaire. Elle profite de ce poste d'observation pour révéler la quintessence d'un monde qui nous échappe souvent et qui prend des allures d'évidences sous sa plume : "Souvent d'ailleurs, ledit métier est réellement inexplicable, incompréhensible, probablement inutile" note-t-elle, après qu'un des clients lui a décrit son activité. L'entreprise devient un "labyrinthe étouffant de jargon inutile, ces dédales éclairés à l'ego et décorés d'acronymes et de slogans, dont les haut-parleurs diffusent constamment, en mauvais anglais, un appel au process et au reporting". Parlant d'une séance aux prud'hommes, elle note "très vite les débats avaient pris la tournure d'une pièce de théâtre jouée dans une langue étrangère sans traducteur". 

L'envers du décor

S'il n'était que cela, le roman mériterait déjà qu'on lui consacrât quelques heures, car l'écriture fine de Cécile Reyboz réussit à être précise sans être misérabiliste, fine sans sombrer dans le revendicatif. Mais le roman est davantage : il est aussi le récit de la vie de l'avocate qui elle aussi voit des prestataires qu'elle paie, qu'il s'agisse de restaurant ou de dancing, ou ce psychanalyste auquel elle envoie des brouillons de mails, pour qu'il daigne s'occuper d'un fils qui a un problème avec la violence. 

On regrette que les hauts fonctionnaires et autres technocrates qui ont réformé le droit du travail n'aient pas lu ce roman vif et finalement joyeux. Car c'est d'une sacrée comédie humaine dont il est question dans les tribunaux et dans les bons livres. 

 

Clientèle, Cécile Reyboz, Actes Sud 19 euros (sur le site de l'éditeur, on trouvera un extrait du roman)

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