[Muses industrielles] Avec "La louve", Paul-Henry Bizon signe un premier roman certifié agriculture biologique

Premier roman, La louve mixe les ingrédients de la tragédie provinciale familiale. L'intrigue sert de prétexte pour illustrer les forces qui s'agitent autour de l'agriculture biologique et de la quête de bons produits. Paul-Henry Bizon s'y révèle un fin observateur tant des moeurs parisiennes que des rancoeurs familiales.

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Alors que le cinéma programme Petit paysan, les éditions Gallimard publient le premier roman bio et pro permaculture en cette rentrée littéraire, avec La Louve de Paul-Henry Bizon. Les sociologues étudieront peut-être un jour les raisons de ce retour en grâce de la paysannerie dans l’imaginaire français en cette rentrée 2017. Si le roman de Paul-Henry Bizon est un vibrant hommage à la permaculture et à l’agroforesterie, il est aussi et d’abord un texte hybride, reprenant les codes classiques du roman à la française en leur apportant les codes de la littérature moderne. Tradition et modernité, serait-on tenté d’écrire.

La guerre entre deux frères

Ainsi, La louve repose sur une double opposition quasi-balzacienne : entre Paris et la campagne d’une part, entre deux frères de l’autre. Camille et Romain sont deux frères que tout ou presque oppose. A la suite d’un drame familial, Camille prend une voie détournée et retrouve le goût à la vie grâce à la rencontre d’une voisine pionnière qui va l’initier à l’agriculture traditionnelle, alors que son frère croît aux vertus d’un productivisme pas du tout raisonné. Les frères sont brouillés comme seuls peuvent l’être deux frères. Rien de neuf (ou presque) dans les campagnes françaises. Sauf que l’auteur va complexifier son roman en introduisant un personnage parisien qui a vu tout le potentiel qu’il pourrait tirer de ce renouveau et du goût des consommateurs pour la permaculture et ce qu’on appelle pour aller vite la culture bio. Personnage fascinant, à la biographie éminemment balzacienne, Raoul Sirkis va faire le lien entre ces deux hommes. Cet homme d’affaires douteux réussit à convaincre financiers et investisseurs de lui prêter de l’argent pour monter un projet gigantesque à deux pas du Louvre, une sorte de cité du bien manger, à laquelle va se retrouver mêler le tempétueux Camille. Les promesses sont alléchantes – le projet est comparé "au mariage de Peggy Guggenhein et d’Alain Ducasse" -, alors Camille ne se méfie pas, entamant un match perdu d’avance entre l’idéalisme naïf et le cynisme le plus décomplexé.

Dans cette version néo rurale et bobo des frères ennemis, les femmes jouent un rôle clé. Ce sont elles qui au moment critique construisent les ponts entre les différents univers. L’autre concession faite à la modernité concerne la façon assez brutale dont Paul-Henry Bizon insère dans son récit des éléments factuels sur la permaculture ou les conséquences négatives des méthodes traditionnelles. En écrivain de l’après Houellebecq et Bellanger, il préfère juxtaposer les informations qui nourrissent son propos que de les insérer dans la trame romanesque. C’est un tic de l’époque qu’on ne peut pas reprocher à un primo romancier.

Fin observateur

D’autant qu’à cette réserve près, il réussit à écrire une intrigue prenante en usant d’une écriture aussi fluide qu’ambigü. Il y a du moraliste chez ce Bizon, quelque chose d’un Chabrol qui observe en s’amusant, sans condamner. Fin observateur des mœurs parisiennes, il n’en idéalise pas le monde rural pris entre des exigences contradictoires. "Il avait compris qu’à Paris, plus que partout ailleurs, il fallait veiller aux qualités de sa maîtresse, qui ne devait en aucun cas détonner avec son épouse, idéalement aristocrate ou issue de la grande bourgeoisie, mais en être une sorte de prolongement sexuel, une femme la concurrençant dans l’ambition et l’érotisme, mais qui, de toute façon, ne la dépasserait jamais puisqu’elle ne pouvait apporter à l’homme auquel elle était lié aucun bénéfice social autre que mondain. S’il était trop tard pour réussir son mariage, au moins avait-il eu la chance quant au choix de sa maîtresse". Tout dans ce livre est aussi finement observé et écrit. C’est goûtu et roboratif comme de la cuisine certifiée bio.

La louve, Paul-Henry Bizon, Gallimard 20 euros

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