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Monsieur Huawei, miroir de la Chine

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Ren Zhengfei, le fondateur de Huawei, numéro deux mondial des équipementiers télécoms, revient sur sa vie. Récit d’une réussite professionnelle sur fond d’ouverture économique de la Chine.

Monsieur Huawei, miroir de la Chine

Ce n’est rien de dire que Ren Zhengfei, le président-fondateur de Huawei, est resté discret depuis la création de son entreprise en 1987. Sur internet, à l’exception de sa fiche Wikipédia, on trouve peu de traces de ce patron de 68 ans. Et rares sont les interventions publiques ou les entretiens qu’il a accordés aux médias. Jusqu’à l’année dernière, où il a pris la parole pour répondre aux interrogations sur les liens de Huawei avec le gouvernement chinois et les soupçons de l’Occident quant au possible espionnage via ses équipements. Lors de son dernier passage à Paris, fin novembre 2013, il s’est prêté à l’exercice d’une rencontre avec la presse.

L’occasion pour Ren Zhengfei de partager avec recul et humour sa propre histoire, qui se confond avec celle de la République populaire de Chine. Les débuts de son entreprise correspondant à la transition du pays vers le capitalisme. L’occasion aussi de raconter les hasards et les obstacles qui l’ont conduit de l’armée aux télécoms, de revenir sur la création de son entreprise et sur le choix de son nom, Huawei.

Fils d’instituteurs, le patron du géant chinois des télécoms a grandi dans un petit village de la province de Guizhou. Une enfance très pauvre, mais heureuse. "Ce que mes parents gagnaient ne leur permettait pas de nous assurer des conditions de vie matérielles confortables, mais ils ont accordé beaucoup d’importance à notre éducation." Le fondateur de Huawei ne cherche pas à apitoyer, bien au contraire. "J’ai toujours été optimiste. […] Et je n’avais pas conscience de ce que c’était que d’être plus riche. Il a fallu quarante ans pour que je comprenne qu’on pouvait faire fortune dans ce monde." Après l’école, il réussit son concours d’entrée à l’université. "Mais là, c’est l’architecture que j’ai apprise. En électronique, je suis plutôt un autodidacte." Ren Zhengfei évoque alors son passage dans l’armée, souvent controversé. "C’est vrai que je me suis enrôlé après mes études. Mais plutôt dans un corps du génie." Son intérêt pour la France, remarque-t-il, remonte à son premier chantier : un projet de raffinerie pétrochimique de Technip et Schlumberger dans le nord-est de la Chine, pour lequel il a été responsable du contrôle-commande. "Il y avait des centaines d’ingénieurs français, se souvient-il, car à l’époque, en 1974, la Chine n’y connaissait rien. Le pays était encore très pauvre, et le gouvernement avait décidé de donner un habit en tissu synthétique à chacun des habitants. Vu que c’était facile à repasser, c’était considéré comme une matière noble."

J’ai dû me faire violence pour rester dans les télécoms. J’aurais tout aussi bien pu me lancer dans le commerce des fruits ou l’élevage porcin.

Des débuts difficiles

Dans les années 1980, Deng Xiaoping qui dirige alors la République populaire de Chine, restructure les forces armées, en commençant par les corps non combattants comme le génie civil. Et Ren Zhengfei est démobilisé. "La première question à régler a été celle de se nourrir. Alors, je suis entré chez un sous-traitant de l’industrie pétrochimique." Une société dont la tutelle était assurée par le gouvernement de la ville de Shenzhen. L’idée de créer son entreprise n’a pas encore germé dans son esprit, mais c’est le premier contact du jeune chinois avec la cité qui accueille aujourd’hui le siège de Huawei. "Comme j’étais peu habitué à une économie de marché, j’ai peu réussi dans cette société. On ne voulait plus de moi, j’ai dû démissionner et me suis retrouvé sur le marché du travail."

Quand on l’interroge sur son choix de se diriger vers le secteur des télécoms, Ren Zhengfei répond : hasard et erreur de jeunesse ! L’homme à la tête du numéro deux mondial des équipements télécoms assure être entré dans le secteur par ignorance. "J’aurais tout aussi bien pu me lancer dans le commerce des fruits ou l’élevage porcin. Pour commencer, les cochons sont bien plus obéissants. Et surtout, c’est une marchandise qui évolue peu. Contrairement aux télécoms qui se transforment chaque jour. J’ai moi-même du mal à me tenir au courant." Les débuts de Huawei ne furent pas une partie de plaisir. "Une fois dans le milieu, j’ai réalisé combien c’était difficile. Mais il était trop tard pour se désengager. Il fallait gagner notre vie et élever nos enfants. J’ai dû me violenter pour rester dans les télécoms. Je pensais que c’était un marché tellement important qu’il suffirait d’en avoir une petite partie. Mais je me suis rendu compte qu’un petit acteur ne pouvait pas s’attaquer à ce marché. Pour réussir, il fallait insister et se forcer à y rester."

Un apprentissage dans les livres

Bien lui en a pris ! Huawei, qui a affiché 35 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2012, a confirmé, l’automne dernier, qu’il comptait sur une croissance de 10% en 2013. Parce qu’il avait déjà femme et enfants, Ren Zhengfei n’a pas suivi l’exemple des très nombreux jeunes qui sont partis de Chine. "Tout ce que j’ai appris sur l’étranger, je l’ai appris dans les livres." Selon lui, ce n’est pas non plus le gouvernement chinois qui a poussé les forces vives du pays vers les télécoms dans les années 1980. Les dirigeants d’alors étaient obsédés par l’emploi des dizaines de millions de jeunes intellectuels qui avaient été envoyés à la campagne et revenaient vers les villes. L’État les dirigeait plutôt vers le petit commerce. "D’autant qu’il était interdit aux entreprises d’avoir plus de huit salariés", rappelle le PDG qui dirige aujourd’hui 150 000 personnes…

Ren Zhengfei démystifie aussi l’origine du nom de Huawei, qui signifierait prospérité de la Chine que les observateurs tentent d’associer à son ambition. "Ce nom a été choisi d’une façon assez aléatoire. Lors de l’immatriculation de la société, il a fallu la nommer. On a vu un slogan sur une banderole et on l’a pris." Aujourd’hui, reste à "enseigner à nos amis étrangers à le prononcer correctement et à ne pas le confondre avec Hawaï", plaisante-t-il. 

De l’armée aux télécoms, itinéraire d’un enfant de mao

1944

Naissance de Ren Zhengfei dans la Chine pauvre et rurale de Tchang Kaï-chek, qui devient la République populaire de Chine en 1949. Son enfance et sa jeunesse, sous la présidence de Mao Zedong, sont marquées par les difficultés économiques et les famines consécutives au Grand Bond en avant.

1974

Les sacrifices consentis par ses parents permettent au futur patron de Huawei d’intégrer l’Institut de génie civil de Chongqing en 1963. Il s’enrôle dans un corps de génie de l’armée en 1974. Il profite alors des débuts de l’industrialisation de l’ex-empire du Milieu et est embauché dans une raffinerie pétrochimique.

1983

Il quitte l’armée lorsque le gouvernement dissout l’ensemble du corps des ingénieurs. Il travaille quelques années au sein des services logistiques de Shenzhen South Sea Oil Corporation. Ce sont ses premiers pas à Shenzhen, future mégapole de 12 millions d’habitants, qui abritera le siège social de Huawei.

1987

Ren Zhengfei crée Huawei avec 21 000 yuans. C’est alors une entreprise de raccordement téléphonique pour les hôtels. Depuis 1988, il en est le PDG. Il reconnaît cependant qu’il aurait été plus simple pour lui de vendre des fruits ou d’élever des porcs que de se lancer dans les télécoms.

2013

Le patron de Huawei est reçu par Arnaud Montebourg et Laurent Fabius. Parmi les sujets abordés : l’implantation de plusieurs centres de recherche en France, et, sans doute, la redoutable concurrence que l’équipementier chinois représente pour son homologue français, Alcatel-Lucent.

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