MITTAL STEEL, GEANT FRAGILE

L'indo-britannique Lakshmi Mittal réalise la fusion entre les vestiges de la sidérurgie d'Europe de l'Est et les rescapés du « Chapter 11 » aux Etats-Unis. Ce colosse devra faire la preuve de ses performances.

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Célébrée par les médias, l'opération laisse dubitatifs les experts de la sidérurgie. Derrière l'apparent génie d'un homme d'affaires de 54 ans - le britannique d'origine indienne Lakshmi Mittal - la création du futur numéro un mondial de l'acier, devant Arcelor, va-t-elle déboucher sur la naissance d'un groupe véritablement intégré, tourné vers les attentes de ses clients les plus exigeants notamment dans l'automobile ? Le temps répondra.
En attendant, la création de Mittal Steel, futur groupe de droit néerlandais se fera en deux temps. D'une part, par réunion des deux holdings de Lakshmi Mittal. En effectuant une OPA inversée sur LNM d'ici à la fin 2004, Ispat achètera LNM NV, pour 13,3 milliards de dollars en actions, l'homme d'affaire encaissant au passage une prime de 2 milliards de dollars. D'autre part, par rachat début 2005 pour 4,5 milliards de dollars- moitié actions, moitié cash- du sidérurgiste américain International Steel Group (ISG), dont le patron Wilbur Ross, 67 ans contrôle un tiers environ.
Un acteur présent sur 4 continents
Ces opérations, qui doivent encore recevoir l'aval des autorités anti-trust, classeront le groupe comme seul sidérurgiste global présent sur quatre continents. La nouvelle entité disposera d'une capacité de production de 70 millions de tonnes (Mt) et comptera 165 000 salariés dans 14 pays. Son chiffre d'affaires 2004 pro forma est estimé à 31,5 milliards de dollar avec un bénéfice opérationnel pro forma de 6,8 à 7 milliards de dollars.
« Le groupe deviendra le premier producteur en Amérique du nord et le premier exportateur en Chine », s'est félicité Lakshmi Mittal. De fait, Mittal Steel produira environ 6 % du marché mondial de l'acier en 2004 dans un secteur encore peu concentré. Les dix plus importants aciéristes ne contrôlent que 30 % de la production mondiale, alors que leurs clients primordiaux, les dix plus gros constructeurs automobiles détiennent 80 % de leur marché et que, côté fournisseurs, trois géants pèsent 80 % des ventes de minerai de fer. Aussi, pour accéder à une taille qu'il juge critique (100 Mt), Lakshmi Mittal veut déjà se développer en Inde et lorgne sur le premier aciériste turc, Endemir- pour lequel Arcelor a aussi déclaré son intérêt- , qui doit être privatisé. ISG n'étant pas présent de ce côté de l'Atlantique, la création de Mittal Steel ne change pas la donne en Europe, où par ses rachats successifs, Ispat/LNM occupe une forte position dans les pays de l'Est.
Il n'en est pas de même aux Etats-Unis, où Ispat est installé depuis l'acquisition, en 1998, de Inland Steel. Le nouveau groupe devrait y contrôler 40 % de la tôle fine laminée à froid- le produit de base des carrosseries automobiles- , face à deux principaux concurrents, AK Steel et US Steel. Globalement, les trois principaux sidérurgistes, Mittal, US Steel et Nucor produiront plus de 75 % de l'acier américain. Les constructeurs automobiles, qui ont déjà subi un quasi doublement de l'acier, n'ont pas commenté cette nouvelle concentration de leurs fournisseurs. Mais, ils comptent sur l'intérêt manifesté par le canadien Dofasco, le russe Severstal ainsi que Nucor et Steel Dynamics, de pénétrer ce marché, ce qui devrait maintenir un certain niveau de concurrence. Dans l'électroménager déjà, Whirlpool avait dû augmenter ses produits de 10 % suite à l'alourdissement de sa facture acier décidée par son fournisseur, Ispat.
De fait, profitant de l'envolée des cours, Ispat et ISG ont enregistré une amélioration de leurs résultats au troisième trimestre de 2004 avec des profits respectifs de 460 et 256,4 millions de dollars, contre des pertes au troisième trimestre de 2003 de 10 et 18,6 millions. Mais ces bons résultats, liés à la conjoncture et difficilement interprétables, du fait de nombreux changements de périmètres ne peuvent cacher les faiblesses d'un assemblage d'unités achetées au rabais et dans lesquelles les investissements de modernisation ont souvent été modestes. « Rien de comparable en terme d'outil industriel en tout cas avec Arcelor ou ThyssenKrupp », estime un expert. En outre, la plupart des installations du nouveau groupe sont des sites intégrés continentaux, alors que les grands sidérurgistes mondiaux privilégient- hors filière électrique - les complexes maritimes.
Un Meccano constitué de nombreux canards boîteux
Derrière ce constat, une explication : le groupe LNM s'est fait une spécialité du rachat de complexes sidérurgiques dans des pays à économie dirigée. Propriétés d'Etats, trop faibles pour être mises au niveau du marché, nombre de ces entreprises ont rejoint le groupe après de rapides privatisations. Au fil des ans, Lakshmi Mittal a ainsi mis la main sur des aciéristes au Mexique, au Kazakhstan, en Algérie avant de rafler les aciéristes majeurs de Roumanie (contre Arcelor et avec l'aide de Tony Blair), de Tchéquie et de Pologne. Enfin, aux Etats-Unis c'est aussi un canard boîteux, Inland Steel, qui a rejoint Ispat. En France, en revanche, le groupe du milliardaire possède Ispat Unimétal acheté à Usinor en 1999. Basé à Gandrange (Moselle), c'est un important producteur de fil machine avec un four électrique de 1,5 Mt de capacité, un laminoir à billettes et un laminoir à barres et à bobines. Ispat Unimétal possède également deux autres filiales, SMR, spécialisée dans la production de barres d'acier étirées à froid et Tréfileurope, acteur majeur du tréfilage en Europe qui détient 9 sites, dont 7 en France.
Concordance de stratégie, la constitution d'ISG a obéi au même schéma que celle de LNM/Ispat. En film accéléré. Il y a moins de trois ans le financier Wilbur Ross se met à racheter les sidérurgistes en faillite, en commençant en avril 2002 par LTV à Cleveland. L'accord du syndicat USW lui permet de restructurer l'usine, d'abaisser drastiquement les coûts et surtout de solder les retraites qui plombaient ses résultats. De grands noms du secteur mal en point (Bethlehem, Acme, Weirton) tombent alors dans son escarcelle. Aidé par l'envolée de la demande d'acier, le groupe s'introduit en Bourse sur le marché new-yorkais. Un jackpot. Aujourd'hui, l'achat d'ISG par Mittal permettra aux actionnaires, Wilbur Ross en tête, de récupérer leur mise (2,1 milliards de dollars), d'encaisser une prime confortable et de détenir 7 à 8 % du nouveau leader qui verra le jour en 2005. Une année qui constituera un test pour le futur Mittal Steel.
Face à un inévitable retournement de cycle- la Chine vient de réajuster ses taux d'intérêt - , ce « Meccano de la sidérurgie » subira un baptême du feu qui testera sa solidité économique. La baisse attendue des importations chinoises d'acier provoquée par le rapide développement de sa propre sidérurgie devrait, en effet, rapidement fragiliser les aciéristes à faible valeur ajoutée.
DANIEL KRAJKA
L'Usine Nouvelle N° 2938 04/11/2004

UN SIDÉRURGISTE GLOBAL
30 % de la production aux Etats-Unis
Activité : produits longs et plats
Filiales ISG (18 Mt) : laminés à chaud et à froid, aciers revêtus.
Inland Ispat (5,5 Mt) : laminés à chaud et à froid, aciers revêtus.30 % en Europe
Activité : hauts-fourneaux intégrés, DRI (direct reduction iron), tréfileries, produits longs et plats.
Filiales : Pologne (6 Mt plats et long), Roumanie (5 Mt), Tchéquie (3 Mt), France (1,5 Mt).
40 % dans le reste du monde
Complexe sidérurgique (5Mt), mines de fer et de charbon et centrale thermique au Kazakhstan.
Aciéries intégrées : Afrique du Sud (5,3Mt), Mexique (4 Mt), Algérie (1,8 Mt), Canada (1,6 Mt), Indonésie (four électrique 0,65 Mt).
Projet en Chine : finition de demi-produits du groupe.

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