Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

Michelin réinvente son management et brise ses chaînes

Christophe Bys , , , ,

Publié le

Enquête Chez Michelin, le management sur le mode "Je décide, il exécute" vit ses dernières années. Bibendum veut devenir une entreprise libérée. Reportage dans deux usines pilote, à Blavozy (Haute-Loire) et Hombourg (Allemagne).

Michelin réinvente son management et brise ses chaînes © Les salariés du site Michelin de Blavozy expérimentent depuis un an le management autonome de la performance et du progrès (Mapp).

Ils sont une dizaine à se retrouver dans un bureau vitré au milieu de l’atelier. Ils parlent à tour de rôle, tournant les faces d’un kiosque sur lequel sont affichés des chiffres et des graphiques. Les salariés de l’îlot EPI 1 constatent un retard de production. La réunion est courte, son canevas rodé. L’usine Michelin de Blavozy (Haute-Loire) produit des pneus de génie civil. C’est l’un des six sites où est expérimenté depuis l’an passé le management autonome de la performance et du progrès (Mapp), la déclinaison façon Bibendum de l’entreprise libérée promue par Isaac Getz dans son livre "Liberté & Cie". La méthode progresse aussi dans les services support du siège à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), comme à la conception des moules.

Fini donc la relation manager-salarié sur le modèle "Je décide, il exécute". À la place, Michelin promeut la prise d’initiatives, la subsidiarité et la décentralisation. "Les vrais experts sont dans l’atelier", affirme Olivier Duplain, responsable d’ilôt, qui laisse désormais ses équipes gérer. Les volontaires sont devenus des correspondants. À eux de veiller à ce que la qualité et la production soient au rendez-vous. Ils décident même des congés sans autorisation du responsable d’ilôt, le "chef". Ce dernier se considère comme un coach et se consacre à la planification à moyen terme, à la fluidité des relations entre ateliers. Directeur des relations sociales du groupe et promoteur du Mapp, Bertrand Ballarin résume ce qu’il faut changer : "Avant, le même tableau de suivi des horaires, avec le même nombre de colonnes, les mêmes couleurs, était conçu à Clermont-Ferrand et utilisé de Vladivostok à Los Angeles."

Visiter l’usine de Valladolid ? C’est possible

Loin de la Californie et des nationales enneigées du Massif Central, les autoroutes embrumées de la Sarre mènent à Hombourg, un autre site de production de Michelin. Ici, on prononce "Micheline". De l’ouvrier au responsable, on cite "Liberté & Cie", qu’on l’ait lu en anglais ou en français, l’essai n’ayant pas été traduit en allemand. La barrière linguistique n’est pas un problème au pays de la cogestion : l’usine, située à 40 kilomètres de la frontière, emploie beaucoup de Français. "Le travail autonome est une vieille revendication syndicale", explique Raymond Ott, le directeur du comité d’entreprise du site. Hombourg semble à des années-lumière de l’anecdote racontée par Dominique Foucard, le directeur de la performance industrielle du groupe : "Quand j’étais jeune ingénieur, un ouvrier m’avait dit : 'Je te donne mes bras, laisse ma tête tranquille'."

L’homme qui veut libérer le pneumaticien

Qu’il parle ressources humaines ou engagement, Bertrand Ballarin, le directeur des relations sociales de Michelin, préfère citer, plutôt que le dernier consultant à la mode, Simone Weill ou Jean-Jacques Rousseau. Il évoque ce dernier ou Éric Tabarly quand on lui demande si la liberté ne risque pas de créer du désordre. "L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté", disait l’auteur de "Du contrat social".

Dans la bibliothèque de Bertrand Ballarin, les auteurs de socio-psychologie voisinent avec les classiques de la littérature. Ce littéraire baroudeur a déménagé à 21 occasions. À chaque fois, ses livres l’ont suivi. Avant de rejoindre Michelin il y a douze ans, il a été officier. De l’épreuve du feu, il ne parle pas. C’est à cette époque qu’il a entamé sa réflexion sur la meilleure façon de diriger les hommes.

"Quand on a affaire à des appelés, ce n’est pas le plus facile", concède cet homme à l’élégance discrète. Chez le pneumaticien, il a notamment dirigé l’usine de Bourges (Cher), avant de rejoindre la direction du personnel. "Pour changer, plutôt qu’imposer d’en haut, mieux vaut faire vibrer la base", explique-t-il. De l’hôtel deux étoiles qu’il fréquente régulièrement à Clermont, où le commissaire Maigret – un autre fumeur de pipe –, pourrait séjourner, il dit que la literie est bonne et l’eau chaude. La maison a une personnalité, pas comme dans les franchises : Bertrand Ballarin n’aime décidément pas les chaînes !

 

Quand Alain Maurer, opérateur avec vingt-huit ans d’expérience au brossage, a demandé à visiter l’usine espagnole de Valladolid souvent citée en exemple, son chef d’atelier, Winfried Schäfer, a dit banco. Il ne demandera aucun rapport au retour. Jusqu’où peut aller la révolution en cours chez Michelin ? "Nous voulions organiser le travail en trois équipes de quatre personnes, raconte Winfried Schäfer. Les opérateurs préféraient travailler en quatre équipes de trois. On leur a fait confiance et cette organisation a permis de mieux lisser la production." Telle est la conviction de la direction du géant du pneu : en laissant les gens libres, ils feront mieux, et l’entreprise sera plus compétitive. La culture et l’engagement des salariés constituent un avantage concurrentiel qui n’est pas reproductible. Il faut donc en prendre soin.

Associés au choix des machines

Rien d’étonnant donc si, à Hombourg, les liens entre les opérateurs et les services support changent. "Avant, quand il y avait une machine défectueuse ou un problème de qualité, il fallait appeler le planning pour l’intervention, se souvient Alexandre Bastian, correspondant production. Aujourd’hui, on décide directement. Cela va plus vite et on n’est plus considérés comme des gamins." Dorénavant, chacun aura son petit stock d’outils, plus besoin d’aller quémander une brosse à un magasinier. Les opérateurs sont même associés au choix des machines quand un investissement se profile.

Pour que la mue réussisse, les managers devront perdre l’habitude de résoudre les problèmes à la place des autres. "Il faut reconnaître un droit à l’erreur", dit-on à Blavozy et à Hombourg. Pour les aider, un Mappedia, le "Wikipédia du Mapp", a été ouvert. Chaque équipe peut ainsi partager son expérience. Mais pas question d’appliquer partout la même recette ! "On dit ce qu’on fait. Le comment, c’est à chaque équipe de le trouver", insiste Bertrand Ballarin.

Michelin trouve l’inspiration partout, même chez Techné, un fabricant de joints de Morancé (Rhône) créé par Georges Fontaine. "Ils sont venus me voir. Le dialogue a été très riche. Ils ont plein d’idées qu’ils veulent mettre en œuvre", témoigne cet autodidacte de l’entreprise libérée, qui a supprimé depuis longtemps la pointeuse et a donné à tous les salariés l’accès aux données financières de sa société.

Pour généraliser le Mapp, il faudra encore convaincre en interne. Hervé Bancez, un élu CGT de l’usine de Blavozy, n’est pas vraiment un fan. "On ne peut pas donner de nouvelles responsabilités sans nouvelles classifications ni revoir les salaires", regrette-t-il. Dans l’usine, certains auraient refusé de devenir correspondant sans hausse de salaire. À peine trentenaire, Arthur Arnaud n’a pas hésité. Son angoisse était de s’ennuyer à l’usine. "Là, je peux bouger, faire des choses variées", explique-t-il. "Les jeunes que nous recrutons sont qualifiés et demandent de l’autonomie", explique la directrice de l’usine de Hombourg, Lisa Janzen désormais jeune retraitée. Le Mapp est aussi un outil pour continuer d’attirer les talents. À tous les niveaux de l’entreprise.

Christophe Bys

Réagir à cet article

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle