"Mettre un surdoué sous un manager moyen, bosseur et politique est catastrophique", expliquent Thierry Brunel et Arielle Adda

Dans "Adutes doués et sensibles, trouver sa place au travail et s’épanouir", Thierry Brunel et Arielle Adda décortiquent la difficulté pour certains adultes surdoués à s’insérer dans le monde professionnel. Ils nous éclairent sur les raisons de cette difficile intégration au monde moyen et indiquent quelle voie l’entreprise pourrait trouver pour les aider et bénéficier de leur talent. 

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L’Usine Nouvelle - Pourquoi ce livre ? Etre surdoué, ou être "une personne douée" selon la nouvelle terminologie que vous utilisez, ne suffit-il pas pour réussir ?

Thierry Brunel - Chez les personnes douées, les fragilités sont aussi abyssales que les capacités sont grandes. Il existe trois grands types de décalages entre eux et le monde professionnel. Le premier tient à un problème de compréhension. C’est comme dans le conte d’Andersen, "Le vilain petit canard" : le doué est comme un cygne qui vit parmi les canards. Il imagine que le canard pense comme lui. Le deuxième décalage tient aux difficultés relationnelles. La personne douée est plus sensible, elle surréagit. Enfin et surtout, ce que j’appelle leur ancrage identitaire est souvent problématique. Même si cela peut sembler étonner, chez certains d’entre-eux, le fait d’être différent a été problématique, ils en ont eu honte. Ce sont des personnes qui doutent beaucoup. Ils ne perçoivent pas toujours qu’ils sont forts là où ils le sont. En revanche, ils voient leurs points faibles avec une acuité particulière... car ils sont doués.

Arielle Adda - Je reçois depuis longtemps des adultes doués qui ne sont pas toujours bien dans leur travail. Ils ne se vivent pas comme les meilleurs. On ne sait pas qu’on est doué. Quand ils font un test pour mesurer leur intelligence, certains refusent de croire le résultat, ils ne veulent pas être différents.

Pour quelles raisons ?

T.B. - J’ai observé que les gens n’ont souvent aucun problème à se dire sensibles. S’affirmer tranquillement comme personne douée est beaucoup plus compliqué. Or, le but à atteindre est l’affirmation tranquille de la différence assumée. Il ne s’agit pas de dominer les autres.

A.A. - Etre doué peut être pénible à vivre. Cela fait "je me crois supérieur aux autres". Comme c’est hors norme, on risque vite de passer à anormal.

Ce que votre livre montre aussi, c’est que ces difficultés dans la vie professionnelle sont d’autant plus difficiles à surmonter pour certains qu’elles renvoient à un vécu compliqué dans la sphère scolaire.

T.B. - Les enfants doués réussissent bien jusqu’à la classe de cinquième ou de seconde. Ces deux moments sont difficiles, car eux qui avaient de bons résultats sans trop travailler, doivent trouver une méthode. D’un coup, ils prennent conscience qu’ils n’ont pas cette méthode. Avec ce livre, nous avons voulu que les personnes qui sont dans ces situations de souffrance, de difficultés, sachent qu’ils n’y a pas de fatalité. La résilience peut aller très vite.

A.A. - On ne naît pas adulte doué, on a été un enfant doué. Certains sont épuisés par les efforts qu’ils doivent faire en permanence, ils se cachent en quelque sorte. Je recevais à mon cabinet une petite fille très douée, qui avait notamment un vocabulaire d’une très grande richesse pour son âge parce qu’elle aimait lire. Elle m’a expliqué que, selon son interlocuteur, elle n’employait pas les mêmes mots ni les mêmes tournures. Elle s’adapte.

Dans la vie professionnelle, les difficultés sont-elles les mêmes pour toutes ces personnes ?

A.A. - Le contexte familial va jouer un rôle. Certaines personnes douées n’ont jamais eu aucun les problèmes que nous avons évoqué jusqu’ici. Ils ont eu des parents qui les ont compris, les ont aidés, stimulés... Dans le monde du travail, c’est pareil. Tout va dépendre de l’ambiance de travail dans laquelle évolue la personne. J’ai eu un patient qui était très bien. Sa chef de service était elle-même une personne douée, elle avait recruté des gens qui lui ressemblaient. C’est une question de chance. Quand cette chef est partie, la situation s’est dégradée.

T.B. - Il arrive aussi que les personnes n’aient pas conscience de ces difficultés parce qu’elles changent souvent d’emploi. Typiquement, la personne douée s’ennuie au travail. Je connais une trésorière d’un très grand groupe, qui a terminé sa journée de travail deux heures après son arrivée au bureau. Le reste du temps, elle s’occupe comme elle le souhaite tout en préservant utilement les apparences.

Vous insistez beaucoup sur la sensibilité des personnes douées. Comment se manifeste-t-elle ?

A.A. - Hypersensibilité et personnes douées vont de pair. Ils comprennent les choses très vite. Notamment les non-dits. Ce sont d’ailleurs des personnes très intuitives. Cela peut être un atout dans le monde professionnel, ils n’ont pas un esprit moutonnier. Mais l’hyper-émotivité peut être aussi un handicap : ils doivent apprendre à se défendre de ce qu’ils éprouvent, ressentent.

Que peuvent faire les DRH pour faciliter leur vie professionnelle ?

T.B. - D’abord, il faudrait qu’ils prennent conscience de leur existence. Les équipes qui gèrent les hauts potentiels devraient être sensibilisées à cette question. Il faut apprendre à faire avec ces personnes qui, bien comprises, peuvent apporter une très grande richesse à l’entreprise. Notamment, je le répète, il faut faire attention à la façon dont on constitue les équipes. Mettre une personne douée sous la direction d’un manager moyen, gros bosseur et hyper politique c’est la catastrophe assurée.

Sur ce sujet, il y a malheureusement une spécificité française. Le sujet est plutôt tabou, notamment depuis Mai 1968. Aux Etats-Unis, les directions d’entreprises et d’administrations disposent de davantage de connaissances sur le sujet. Les équipes de recrutement sont formées. En France, les équipes chargées de la diversité devraient se saisir au plus vite de ce sujet.

L’entreprise a-t-elle vraiment besoin d’eux finalement ? N’est-ce pas une institution plus à l’aise avec les gens moyens ?

T.B. - Ce sont de vrais créateurs de valeurs. Et soyons réalistes, l’entreprise peut en tirer un plus grand parti car ce ne sont généralement pas des matérialistes forcenés.

A.A. - Ils ont l’Idée avec un I majuscule qui fait vendre. Ils sont intuitifs, c’est une richesse incroyable.

T.B. - Ce point est essentiel. Je connais un patron d’une entreprise de taille intermédiaire, qui, dans les années 2006-2007, a vu défiler dans son bureau tous les grands noms de la banque d’affaires qui venaient lui proposer des opérations avec effet de levier. Il a refusé toutes leurs offres les unes après les autres. Quand la crise en 2008 est survenue, il a racheté ses concurrents les uns après les autres et son entreprise est aujourd’hui le leader du secteur. A la différence d’autres chefs d’entreprises du secteur, il n’a pas eu peur d’avoir une pensée originale. Il a refusé d’être moutonnier. Vous imaginez la valeur de son intuition pour les actionnaires ! C’est un gâchis double d’avoir dans ses murs des personnes avec de tels potentiels inutilisés. La personne est malheureuse et l’entreprise ne bénéficie pas de sa compétence.

Propos recueillis par Christophe Bys

"Adultes sensibles et doués Trouver sa place au travail et s’épanouir," Arielle Adda et Thierry Brunel, Editions Odile Jacob 23, 90 euros

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