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Quotidien des Usines

Même le ciment se délocalise !

Olivier James , ,

Publié le

Enquête La production de ciment est en partie menacée de délocalisation et le business des majors est mis à mal par l’arrivée de trublions indépendants. L’affrontement entre les géants et les petits acteurs ne fait que commencer.

Même le ciment se délocalise ! © Lafarge

C’est une guerre qui ne se voit pas. En toute discrétion, le groupe Lafarge vient de faire l’acquisition de Nord Broyage à Dunkerque (Nord), avant même que cette unité ne soit entrée en service. Le géant français a décidé que cette usine de broyage de clinker, le matériau de base essentiel dans la production de ciment, sera alimentée par les excédents de l’une de ses cimenteries, située au Havre (Seine- Maritime). Elle aura une capacité de production de 500000 tonnes par an, principalement à destination du nord de la France. Un achat mineur pour le numéro 1 mondial du ciment ? C’est tout le contraire. Il évite à Lafarge une déstabilisation de son modèle économique: à l’origine, le concepteur de Nord Broyage, Paul Albrecht, souhaitait importer du clinker depuis le bassin méditerranéen pour irriguer en ciment à bas prix tout le nord de la France. Ce montage semblait impossible il y a encore quelques années.

Lafarge dame le pion à Holcim

Quatre grands acteurs en France

Quatre acteurs se répartissent en France le marché du ciment: le groupe Lafarge, Ciments Calcia (filiale de Ciments Français, elle-même filiale de l’italien Italcementi), le géant suisse Holcim et le français Vicat. Le cimentier Kerneos est, lui, de taille bien plus modeste. Le mexicain Cemex, également présent en France, ne possède quant à lui pas de cimenterie, mais uniquement des centrales à béton et des carrières de granulats. Ces industriels produisent du ciment via 33 cimenteries et 6 centres de broyage répartis sur l’ensemble du territoire. Le secteur génère en France un chiffre d’affaires de 2,7 milliards d’euros et emploie 5200 salariés, selon le Syndicat français de l’industrie cimentière (Sfic).
« Notre rachat va substituer une production française à une menace d’importation de clinker, reconnaît Rachid Benyakhlef, le directeur général de Lafarge Ciments. Nous entendons parler régulièrement de nouveaux projets de centres de broyage. Tous ne se font pas, mais la pression est de plus en plus forte.» En achetant cette usine avant même qu’elle n’entre en production, Lafarge tue dans l’oeuf une attaque frontale... et dame le pion à Holcim, une autre major présente dans le nord de la France. Les tentatives d’importation de clinker par des acteurs indépendants ne constituent pas un phénomène nouveau, mais il commence à faire de l’ombre aux quatre grands que sont Lafarge, Holcim, Ciments Calcia et Vicat. Il morcelle peu à peu leurs parts de marché. Ce sujet, que peu de ces entreprises souhaitent évoquer ouvertement, renvoie à la remise en cause de leur oligopole que d’aucuns souhaiteraient voir se lézarder. Parmi ces francs tireurs, Paul Albrecht, qui a sans aucun doute mené la plus grande action en la matière.

Sa stratégie ? S’implanter dans les ports français. En plus de Dunkerque, cet expert en logistique a cherché à s’installer à Sète (Hérault) et à Marseille (Bouches-du-Rhône). « Les acteurs indépendants viennent trouver chez nous un noeud logistique, analyse Michel Peronnet, le directeur du développement des projets industriels et énergies du Grand port maritime de Marseille. Ils installent une usine qui a les pieds dans l’eau, broie du clinker, produit différents types de ciments, les met en sachets, puis les transporte par voie fluviale ou ferroviaire.» Afin d’agir en toute discrétion, Paul Albrecht a monté un holding luxembourgeois, Gamma Logistics Investment, avec un associé et la participation du cimentier espagnol Cementos La Union.

Les ports comme têtes de pont

Le combat est rude. A Sète, sa tentative est restée sans lendemain en raison, officiellement, de la crise. « Un projet plus que chaotique », assure Jean-Loup Bertret, le directeur général du port de Sète, en référence au rôle joué par Lafarge pour empêcher ce projet d’aboutir. Tenace, Paul Albrecht est parvenu à ses fins àMarseille: Caps Vracs entrera bientôt en service et emploiera 40 personnes, pour une capacité de production de 500.000 tonnes de ciment par an. L’investissement frise les 40 millions d’euros. «Ce centre de broyage voit le jour après six années semées d’embûches, explique Michel Peronnet. Lafarge a hurlé, il y a eu des pressions et de nombreuses palabres. Après plusieurs tentatives, c’est la première fois que ce type de projet aboutit.» Une fois installés dans des grands ports, ces antres de broyage se servent des grands fleuves pour irriguer le territoire en ciment.

Les directions des ports accueillent à bras ouverts ces activités qui augmentent leur trafic, lorsque les majors du ciment s’ingénient à les faire capoter. Malgré la crise, qui a fait chuter la consommation de ciment, les ambitions de ces empêcheurs de tourner en rond restent intactes. C’est le cas de Jean-Marc Domange. Ancien directeur général de Ciments Calcia et ancien président du Syndicat national de l’industrie cimentière (SFIC), il ambitionne d’ouvrir un centre de broyage à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) pour la fin 2011. Il a créé, pour l’occasion, la société Ciments Kercim. « Ce genre d’installation, c’est l’avenir de l’industrie cimentière »,affirme-t-il en assurant que de nombreux autres projets sont en préparation (lire interview ci-dessous).

Les centres de broyage se multiplient

Les majors du secteur et les acteurs indépendants multiplient les projets de centres de broyage en France. Une installation de ce type constitue, en quelque sorte, le bout de la chaîne de production d’une cimenterie, sa partie la moins coûteuse. Ces centres de broyage reçoivent du clinker. Ces granulats durs sont issus de la cuisson à près de 1500°C d’un mélange de calcaire et d’argile dans le four d’une cimenterie. Au clinker broyé est incorporé différents ajouts, tels le gypse, les laitiers sidérurgiques, les cendres volantes..., afin d’obtenir du ciment. Mis en sachet ou laissé en vrac, il sera alors mélangé avec du sable, des granulats et de l’eau pour servir de béton prêt à l’emploi sur les chantiers.
Les exigences vertes poussent à délocaliser

L’usine Kercim emploiera 50 salariés et produira 100000 tonnes de ciment par an, pour un investissement de 45 millions d’euros. Le clinker pourrait être importé de Turquie, d’Egypte, d’Arabie saoudite, d’Iran et d’Inde, voire de Chine et d’Indonésie. Son centre de broyage desservira la Bretagne, dont le sol pauvre en calcaire limite le développement des cimenteries. Et son ciment sera vendu moins cher que le prix du marché, prévoit d’ores et déjà Jean-Marc Domange. Le prix d’achat d’une tonne de clinker importée s’élève à environ 40 euros et le coût de la tonne fabriquée en France à 25 euros. Mais une cimenterie nécessite un investissement dix fois plus élevé (environ 300 millions d’euros) qu’un centre de broyage. En termes de prix de vente, le ciment issu de clinker importé peut ainsi devenir compétitif.

« L’écart de prix entre la tonne de clinker importée et celle produite en France s’est réduit d’année en année », constate Sylvain Moreno, le délégué syndical CGT de Lafarge Ciments. Les coûts de production dans le bassin méditerranéen, au Moyen-Orient et en Asie sont moins élevés qu’en Europe. Les exigences environnementales poussent aussi à délocaliser des usines gourmandes en énergie et qui émettent beaucoup de CO2. Au grand dam des majors. « Nous serions confrontés à une distorsion de concurrence si les acteurs procédant à des importations le font depuis des pays non soumis aux mêmes contraintes environnementales qu’en Europe », affirme Vincent Bichet, le PDG de Holcim pour la France et le Benelux.


Cette distorsion de concurrence qui s’annonce concerne les quotas de CO2, payants à partir de 2013, mais aussi les émissions d’oxyde d’azote, de dioxyde de soufre et de chlore. Autant de contraintes auxquels ne sont pas soumis les importateurs de clinker. Au-delà de ces obligations existantes, l’éventuelle taxe carbone pourrait enfoncer le clou. Le Syndicat français de l’industrie cimentière (Sfic) évalue l’impact d’une éventuelle taxe carbone à près de 100 millions d’euros par an pour les industriels présents en France. Le lobbying va bon train à Bruxelles pour éviter la mise en place d’une nouvelle taxe qui risquerait, selon ses détracteurs, de diminuer la compétitivité des cimenteries françaises et de favoriser les importations. Mais les industriels marchent sur des oeufs: la Commission européenne soupçonne les cimentiers – dont Lafarge, Holcim, Cemex et Italcementi – d’entente sur les prix. Une enquête est en cours.

Des menaces de fermeture

Ni Lafarge, ni Holcim n’envisagent d’ouvrir des cimenteries en France. Lafarge, qui voulait contrecarrer le projet de Paul Albrecht à Sète, va, en revanche, mettre en service un centre de broyage à la fin 2010 dans... le port héraultais. De son côté, Holcim ouvre un centre de broyage à Grand- Couronne (Seine-Maritime) à la mi- 2010 et projette de le faire bientôt à La Rochelle (Charente-Maritime). Les deux groupes affirment ne pas avoir l’intention d’importer de clinker, sauf dans le cas où la consommation excéderait les capacités de production, comme ce fut le cas en 2007.

Mais les chiffres sont là: qu’ils proviennent des majors ou des acteurs indépendants, le ciment et le clinker émanent de plus en plus souvent des pays étrangers. Entre 1999 et 2008, les importations de ciment ont doublé et celles de clinker ont même été multipliées par six. Aujourd’hui, elles représentent près de 20% de la consommation annuelle de ciment dans l’Hexagone.

Les syndicats s’inquiètent alors de la baisse des investissements de maintenance dans les cimenteries, et, par voie de conséquence, d’éventuelles fermetures. Les cimenteries de Lafarge à Frangey (Yonne) et La Couronne (Charente) seraient menacées, tout comme celui de Contes (Alpes-Maritimes). Dans les mois à venir, les acteurs indépendants du ciment devraient faire de plus en plus parler d’eux. La reprise de la construction, une fiscalité carbone plus contraignante, ainsi qu’une plus grande souplesse des banques en matière de prêts devraient aiguiser leur appétit. Les majors pourraient être tentées d’appliquer les mêmes recettes...

Olivier James

"Cela prend plus de dix ans pour ouvrir une cimenterie"

Trois questions à Jean-Marc Domange, PDG de Ciments Kercim

Le ciment est-il un matériau menacé par la délocalisation ?

Traditionnellement, le ciment était produit à proximité du lieu de consommation. Il a longtemps été considéré comme impossible à délocaliser. C’est vrai, si l’on considère le seul transport routier, qui limite la zone de chalandise à environ 200 kilomètres. Mais la voie maritime permet d’importer le ciment et le clinker de très loin. Une grande partie du marché californien est par exemple alimentée par des matériaux en provenance d’Extrême-Orient.

Comment expliquez-vous la multiplication des projets de centres de broyage ?

Il est très difficile d’ouvrir une cimenterie en France. La dernière unité construite remonte aux années 1980. La réglementation impose différentes autorisations. Et il y a la nécessité d’avoir deux carrières à proximité. Au final, cela prend plus de dix ans pour ouvrir une cimenterie.

Quel est l’avenir de la production de clinker en France ?

L’importation de clinker et de ciment ne va remplacer qu’une partie de la production nationale. Dans vingt ans, 70% du ciment sera peut-être produit en France [contre plus de 80% aujourd’hui]. Quoi qu’il en soit, la part de la production nationale de ciment va baisser. Car d’autres indépendants comme moi souhaitent se lancer dans l’importation de clinker.

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