Matières premières : Les quatre raisons de l'envolée des cours

L'inquiétude grandit parmi les industriels. La forte montée des prix ces dernières semaines est appelée à durer en 2004. Une mauvaise nouvelle pour la compétitivité des entreprises européennes.

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Flambées, records ou niveaux historiques. Les superlatifs se succèdent pour dépeindre l'ascension des cours des commodités. Perceptible dès la fin 2002, le mouvement s'amplifie et s'accélère. Depuis le début de l'année, le prix moyen des métaux s'envole de 23 % selon l'indice composite du London Metal Exchange (LMEX). Survolté, le nickel a grimpé de 54 % depuis janvier. Pour le pétrole, le baril cote autour des 30 dollars. Et aspire ses dérivés vers les sommets. « Le prix des plastiques augmente depuis septembre et devrait croître dans les mois à venir », pronostique Jean-Paul Leca, économiste du syndicat des producteurs de matières plastiques (SPMP). La frénésie a gagné le fret maritime, aux tarifs multipliés par quatre sur l'année. Ou l'électricité : de 24,1 euros en janvier, le ruban de 25 MW (l'unité de trading), dépasse les 30 euros.
La santé de fer des matières premières déprime celle des industriels. Le chimiste BASF a justifié son plan d'économie de plus de 200 millions d'euros pour 2003 - 1 000 suppressions d'emplois à la clé - par l'augmentation des coûts de production. Une facture de matières premières en hausse a, de son côté, coûté 2 points de marge à Michelin au premier semestre. « Acheter de l'électricité en euros et exporter en dollars, c'est très, très mauvais », déplore un acheteur du secteur de l'aluminium.
1. La Chine, ogre insatiable
Montrée du doigt, la Chine est la principale accusée tant son appétit de matières premières vire à la boulimie. « La sidérurgie chinoise capte toutes les ferrailles, même d'Europe et de Turquie, relève Jean-Claude Pignard, directeur commercial d'Ascoforge Safe. La hausse des cours se poursuivra. » Dopée par une croissance de 16,5 % de la production industrielle depuis janvier et de 30,5 % des investissements sur les neuf premiers mois, la voracité de la demande chinoise a suffi à soutenir les cours. Entre 2000 et 2003, la Chine a cannibalisé 95 % de l'essor de la demande en acier, 99 % pour le zinc et 100 % pour le cuivre. Sa production d'acier, en hausse de plus de 20 % sur les huit derniers mois, a totalisé 56 % de l'augmentation de la production mondiale. Les hauts fourneaux chinois avaleront 40 % des ventes mondiales de minerai de fer en 2003. Soit 140 millions de tonnes.
Conséquence ? La Chine mobilise le transport maritime pour s'approvisionner, hissant les tarifs du fret au plus haut. De 30 euros avant l'été, la tonne de charbon transportée est passée, par exemple, à 50 euros pour les deux ans à venir.
2. Les fonds d'investissement flairent la reprise mondiale
Désireux de se diversifier des marchés actions, les fonds d'investissent se sont massivement reportés sur les Bourses de matières premières. De cette manière, ils peuvent à la fois se positionner en début de reprise économique avec des prix bas. Et jouer la carte de la Chine. Mais si la présence des fonds donne de la liquidité au marché, elle accentue aussi la volatilité des cours. Barclays Research note déjà que les positions acheteuses sur le cuivre au Comex sont historiquement au plus haut . Des tensions à la hausse agitent également le marché des mémoires Dram. « Les traders sont capables de doubler voire de tripler le prix du marché en 24 heures sur des produits standards », précise Laurent Sirgy, directeur France de Kingston Technology. L'anticipation des fonds d'investissement paraît gagnante. « Si la reprise américaine se confirme, le cours des matières premières industrielles devrait se maintenir à des niveaux élevés en 2004 », prévoit Yannick Marquet, professeur d'économie à l'université de Bordeaux.
3. Pénuries réelles et entretenues
Les cours déprimés jusqu'à l'automne 2002 ont retardé les investissements. Dans l'électricité, le récent black-out italien a mis en lumière le déficit en capacités de pointe. « Le marché cherche un prix de l'électricité permettant d'investir, d'où une autre augmentation à venir de 10 à 20% », juge Jean-Bernard Fankheiser, P-DG de HEWenergies. « De nouvelles hausses du prix de l'électricité, au plus haut en France, pourraient mettre en danger la continuité de l'exploitation de certains unités industrielles », reconnaît un électricien.
De son côté, l'accélération de la consommation d'acier inoxydable a fait bondir la demande de nickel, en augmentation de 60 000 tonnes par an. Mais la production ne suit pas occasionnant un déficit pendant trois à cinq ans. Toutefois, le cours actuel (11 000 dollars la tonne), reste loin des 13 000 à 18 000 dollars des années 1988/89. Et si un déficit de 55 000 tonnes est attendu en 2004, le nickel devrait être contenu à 10 550 dollars. Tout à l'inverse de l'alumine, qui a vu son prix spot s'apprécier de 80 % (300 dollars la tonne), tandis que les contrats de longue durée sont fortement majorés.
Mais c'est parmi les fabricants de mémoires Dram, la matière première des PC, que la tension est à son comble. L'activité est ponctuée par des cycles de quatre ans, alimentés par les changements de technologies, qui entraînent une baisse des coûts pour des capacités plus grandes. Après le pic frénétique de 2000, un nouveau bond spectaculaire du marché, de plus de 50 %, était attendu entre 2002 et 2004. Suivi d'une chute de 16 % en 2005. Pour l'instant, le prix des mémoires s'oriente à la hausse, soutenu par la demande de PC qui repart. Les usines tournent de nouveau à plein régime, « de 80 à 90 % de leurs capacités », selon le Gartner Group. Pour autant, les fabricants ne lancent pas leurs capacités de réserve, alors même que les constructeurs asiatiques ont lourdement investi dans des « mégafabs », la nouvelle génération capable de produire des puces sur des plaquettes de 300 mm de diamètre. Un jeu dangereux. Entre le moment où une unité de fabrication est lancée et son entrée en production, il s'écoule au mieux six mois. Les concurrents se regardent en chiens de faïence, en profitent pour restaurer leurs marges après avoir vendu à perte au début de l'année, et attendent que l'un d'eux se décide à agir. Au risque de voir les prix s'écrouler d'un coup.
4. Incertitudes politiques et climatiques
L'année des surprises. Les prévisions envoyaient le baril à la baisse, il gravite autour des 30 dollars. « Fin septembre, l'Opep a décidé une diminution de production de 900 000 barils/jours à partir du 1er novembre, rappelle Nathalie Alazard-Toux, directrice des études économique de l'Institut français du pétrole. L'annonce a surpris. L'Opep nous a plutôt habitué au statu quo en période de prix élevé. » Ce n'est pas un hasard. L'abandon de production correspond au baril près aux exportations attendues de l'Irak. Une manière de maintenir les cours alors que la demande mondiale devrait croître de plus de 1 million de barils par jour en 2004 et que les pays non Opep, Russie en tête, affirment augmenter leur production de 1,1 à 1,4 million de barils l'an prochain. « Je suis très confiant dans un cours du pétrole entre 22 et 28 dollars le baril pour les deux ans à venir », pronostique Jean-Marie Chevalier, professeur à l'université Paris-Dauphine, où il dirige le Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières.
Autre incertitude : le climat. Il joue à plein pour les matières agricoles. Pluies et sécheresse ont fait flambé les prix du caoutchouc, du coton et bientôt des céréales, alors que les attaques de pucerons aux Etats-Unis ont dopé le cours du soja.
DANIEL KRAJKA ET JEAN-MICHEL MEYER, JEAN-PIERRE VERNAY, VIRGINIE LEPETIT
L'Usine Nouvelle N° 2890 - (23/10/2003)

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