Massifier la production ou territorialiser l'écosystème : deux irréconciliables stratégies pour déployer la filière hydrogène vert

Construire des écosystèmes territoriaux vs produire de l'hydrogène vers en masse de façon centralisée. La question du déploiement de la filière hydrogène vert en Europe a divisé les invités présents à la table ronde organisée par le Pôle Véhicule du Futur jeudi 30 avril. Retour sur ces deux approches et les dissensus qu'elles cristallisent.

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Massifier la production ou territorialiser l'écosystème : deux irréconciliables stratégies pour déployer la filière hydrogène vert
La station d'une capacité de production d'hydrogène vert de 1 MW de Hynamics, filiale d'EDF, devrait alimenter les bus à hydrogène opéré par Transdev Auxerrois dès 2021.

Faut-il plutôt transporter les électrons pour électrolyser l’eau au plus près des usages ou bien transporter les molécules d’hydrogène vert déjà produites ? La question est loin de faire consensus, comme l’ont illustré les échanges animés qui ont rythmé une table ronde sur la question du déploiement de la filière hydrogène jeudi 29 avril. Elle s’est tenue en ligne à l’initiative du Pôle Véhicule du Futur (pôle de compétitivité des régions Bourgogne-Franche-Comté et Grand Est) dans le cadre du lancement de l’événement Hydrogen Business For Climate.

D’un côté, il y a ceux qui défendent l’approche territorialisée, et donc le transport des électrons à travers l’Europe, à l’instar de François Gonczi, directeur commercial de la Région Est d’EDF, présent à la table. L’électricien français a notamment été sélectionné à Nice et à Auxerre pour produire et distribuer localement de l’hydrogène bas carbone, via sa filiale Hynamics.

De l’autre côté, il y a ceux qui plaident pour la mise en place d’électrolyseurs en gigafactories couplés à des parcs solaires ou éoliens, donc favorables au transport des molécules d’hydrogène à travers le continent. Le projet industriel HyDeal Ambition incarne cette approche, que son porte-parole Thierry Lepercq s’est chargé de défendre avec âpreté lors de la table ronde : « L’Europe [dont plusieurs Etats-membres, dont la France, soutiennent l’approche territorialisée via des subventions, ndlr] doit se réveiller ! Dans le cas contraire, face à la Chine ou aux Etats-Unis, nous serons les grands perdants de l’hydrogène ! » s'est-il emporté.

Au plus proche des besoins de consommation

La première stratégie consiste à « construire un écosystème hydrogène vert » à l’échelle d’une région ou d’un département. Des producteurs d’hydrogène aux distributeurs en passant par les usagers de l’hydrogène – en priorité ceux qui l’utilisent à des fins industrielles ou de mobilité –, l’ensemble de la filière est réuni au sein d’un territoire.

Principal avantage de cette approche, d’après ses partisans : faire grossir les moyens de production au même rythme que les besoins. « À Auxerre par exemple, Hynamics va commencer par installer une station de production d’hydrogène renouvelable d’une capacité de 1 MW pour alimenter, en circuit court, les 5 bus à hydrogène de la compagnie Transdev d’ici l’automne, a illustré M. Gonczi d’EDF. Nous augmenterons ensuite les capacités de production, à mesure que la flotte de bus à hydrogène s’étoffera, d'abord à 3 MW, puis à 5 MW… En 2024, il faudra également alimenter les trains à hydrogène ! »

Dans le cadre de la stratégie nationale hydrogène lancée en septembre 2020, sept « écosystèmes territoriaux » ont déjà été sélectionnés par l’Agence de la transition écologique (Ademe). « Tous les projets partagent une même caractéristique : industriels et acteurs publics joignent leurs forces pour rendre le déploiement de la filière viable », a commenté le directeur commercial.

Produire l’hydrogène vert en masse

La démarche d’Hydeal Ambition est aux antipodes la territorialisation de la production : le but est de co-localiser les moyens de production d’énergie solaire et les méga-usines d’électrolyseur pour ensuite distribuer l’hydrogène vert à travers d’Europe via de grosses pipelines.

« À partir de 2025-2026, nous allons faire un saut en termes de volumes : alors que nous serons autour de 20 000 tonnes d’hydrogène vert en 2023, nous visons les 500 000 tonnes en 2025 », avait alors raconté M. Lepercq d’HyDeal Ambition dans une interview accordée à Industries & Technologies en février dernier. Une quarantaine d’acteurs européens – développeurs solaires, acteurs de l’électrolyse, opérateurs de transport et de stockage de gaz – ont déjà rejoint le projet.

Ce projet est mû par une obsession : aligner les prix de l'hydrogène vert sur ceux de l'hydrogène gris, à savoir 1,50 le kilo. Or, « ce prix-là exclut l’électricité venant du réseau électrique qui se situe autour de 40 ou 50 € le MWh en France », avance M. Lepercq. « Pour fournir de l’hydrogène à 1,50 € le kilo (incluant transport, stockage, taxe carbone), l’électricité doit coûter au maximum 15 € du MWh », a-t-il développé, avant d'aboutir à la conclusion selon laquelle « le seul modèle d'hydrogène vert qui puisse fonctionner est celui qui co-localise l'électrolyse de l’hydrogène et la production d’énergie renouvelable, en l’occurrence du solaire ».

Bataille de chiffres

L’opposition entre les deux stratégies se cristallise autour de la question de leur viabilité économique. Selon François Gonczi, la vision territorialisée est moins coûteuse. Produire l’hydrogène sur place, en alimentant en partie l’électrolyseur par l’électricité du réseau, serait l’option la plus stratégique. « Nous aurons des contrats avec différents producteurs d’énergie, afin de combiner l’électricité renouvelable venant de France – certainement produite à l’échelle locale, condition pour être éligible aux aides publiques – avec de l’électricité issue par exemple de centrales hydrauliques, a expliqué le directeur commercial d’EDF. L’idée n’est pas de construire des parcs éoliens ou solaires spécifiquement dédiés à l’hydrogène vert, mais d’avoir de l’énergie renouvelable disponible un peu partout en Europe ! »

« Ce projet ne se fera pas ! Le transport d’électrons n’est pas réaliste… ni d’un point de vue économique, ni même d’un point de vue technique », a objecté Thierry Lepercq. Contrairement à la première approche, le calcul d’HyDeal Ambition ne prend pas en compte les subventions publiques. « Notre démarche consiste à viser la compétitivité, et non pas à attendre les opportunités de subventions ! » avait d'ailleurs insisté M. Lepercq dans l’interview de février.

Le porte-parole d’HyDeal Ambition argue que « le coût de transport d’une molécule d’hydrogène est dix fois inférieure au coût de transport d’un électron et le coût de stockage d’une molécule d’hydrogène est… mille fois inférieur à celui d’un électron ». « Il semble que nous ne faisons pas les même mathématiques avec M. Lepercq… » a conclu François Gonczi.

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