"Malgré ses efforts, la CGT a raté un tournant sociologique", décrypte Dominique Andolfatto

Professeur de science politique à l'Université de Bourgogne (Dijon), Dominique Andolfatto est notamment le co-auteur de "Toujours moins"et de "Les syndicats en France". Pour L'Usine Nouvelle, il décrypte les raisons du blocage à la tête de la CGT, après le départ forcé de Thierry Lepaon et l'arrivée ratée de Philippe Martinez. Pour l'universitaire, les causes du malaise sont beaucoup plus profondes et témoignent de la difficulté du syndicat à s'adapter aux évolutions du monde du travail.

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L'Usine Nouvelle - Le comité confédéral national (CCN) a refusé la candidature de Philippe Martinez pour le secrétariat général de la CGT. Que signifie ce blocage consécutif au départ de Thierry Lepaon ?

Dominique Andolfatto - C’est la guerre des chefs qui continue, le rejet de Lepaon toujours omniprésent dont les opposants ne peuvent évidemment pas accepter la solution clé en main qu’il veut leur vendre (ou alors il revient par la fenêtre après être sorti par la porte). Derrière tout ça, c’est la question de toute la CGT à construire et à reconstruire qui se pose.

Martinez c’est sans doute trop une CGT "à l’ancienne", une CGT "20e siècle", avec les ancrages politico-idéologiques que l’on sait et l’ouvriérisme. Leurs opposants cherchent sans doute à inventer une nouvelle CGT, tournée vers le monde et l’avenir. Peut être qu’Eric Aubin, qui n’a pu succéder à Thibault en 2013, alors qu’il avait le soutien d’une nette majorité des organisations (mais Thibault s’opposait à lui) a-t-il envie aussi de prendre sa revanche…

Que traduit selon vous la démission de Thierry Lepaon ? On a l’impression qu’il n’a jamais réussi à entrer dans le rôle…

Comme on a l’impression qu’il n’a toujours pas démissionné… Il cherche toujours à se rendre incontournable…. Mais le problème de fond est qu’il n’était pas préparé - et encore moins formaté - pour ce poste. C’était à l’origine un militant de terrain, un "gros bras" de la CGT et du PCF devenu un cadre local de la CGT. Il arrive un peu par hasard à la tête de la CGT, parce que Bernard Thibault n’a pas suffisamment préparé sa succession et que l’organisation se déchire déjà.

Lepaon paraît alors être, un peu par hasard, l’homme de la situation. On va le chercher au Conseil économique, social et environnemental où, déjà, il était une sorte de préretraité du syndicat. Mais il connaît mal la confédération. Il ne maîtrise pas sa langue, paraît en ignorer les subtilités. En outre, il connaît des difficultés de santé et semble surtout préoccupé par les conditions matérielles attachées à sa fonction. Tout cela ajouté à ses hésitations stratégiques, sa faible présence médiatique, ne peuvent que convaincre ses opposants, dont les rangs grossissent peu à peu, qu’il faut le déboulonner…

Comment peut-on caractériser la ligne qu’il incarnait ?

Hésitante. Prudente… ce qui entretient une certaine volonté d’ouverture, que patrons et gouvernement semblent apprécier. Mais, derrière cette prudence, il ne semble pas qu’il y ait de véritable ligne, sinon des convictions. C’est plutôt l’inexpérience, peut être un manque d’investissement de certains dossiers, qui l’expliquent.

Y’a-t-il déjà eu dans le passé des dirigeants de la CGT mis en cause pour leur train de vie ? Ou était-ce une première ?

Pas récemment… même s’il y a diverses affaires qui ont mis en cause des dirigeants de la CGT concernant la gestion de certains comités d’entreprise. En 1909, un secrétaire général, Victor Griffuelhes, avait également démissionné à la suite d’affaires assez troubles qui lui furent reprochées. Mais c’était une autre époque.

Plus fondamentalement la CGT semble être tirée entre deux lignes : l'une contestataire, l’autre plus négociatrice. A-t-on une idée du rapport de forces ? Notamment est-ce une lutte qui traverse toutes les fédérations ou y’a-t-il des fédérations sur une ligne et d’autres sur la seconde ? Si oui lesquelles ?

Oui, la CGT n’est pas monolithique. Ses militants et cadres sont assez partagés. Il y a un clivage entre certaines organisations : la chimie, l’agroalimentaire, certaines fédérations du secteur public campent sur une ligne plutôt "orthodoxe". D’autres sont plus ouvertes. Cela dit, ce clivage peut traverser aussi une même organisation. Certaines restent également proches du PCF.

C’est un peu la CGT "canal historique" qu’incarne justement Philippe Martinez. D’autres sont plus ouvertes à la diversité. Mais un des problèmes de fond de la CGT est qu’elle peine à séduire les catégories moyennes ou supérieures plus nombreuses dans les PME ou les grandes entreprises au détriment de catégories plus subalternes, plutôt en reflux. Ici la CGT a raté, malgré ses efforts, un tournant sociologique.

De quand date cette opposition qui a paru assez évidente au moment du départ de Bernard Thibault ? Couvait-elle en profondeur ?

Thibault a incarné la modernisation de la CGT au début des années 2000… avant de donner l’impression de s’enfermer dans sa tour d’ivoire. Il a été confronté à des opposants, les "enclumes", comme on dit à la CGT, opposées au changement. Cela dit, historiquement, la CGT n’a jamais été monolithique. Il y a toujours des révolutionnaires, des durs et des réformistes, adeptes de la négociation…

Cette opposition pourrait aller jusqu’à la scission de la CGT ?

Le contexte d’affaiblissement du syndicalisme, en termes militants en particulier, ne plaide pas pour une telle issue. Cela dit, il faut trouver des compromis pour que cesse la guerre des chefs actuels et que soit reconstruite une ligne plus claire. Car, en termes d’image et d’audience aux élections professionnelles, la CGT risque de beaucoup perdre. Déjà, elle est apparue la grande perdante lors des élections dans la fonction publique de décembre. Scission non. Affaiblissement durable oui.

La CGT peut-elle attendre 2016 pour tenir un congrès où elle définira sa ligne ? Ou est-elle condamnée à faire cohabiter en son sein les deux visions ? Autrement dit, le mandat de la nouvelle direction peut-il se limiter à préparer le congrès ?

Le problème de fond ce n’est pas seulement deux visions. C’est l’héritage du rapport au PCF, l’ouverture à d’autres sensibilités, coller ou pas aux transformations du salariat, reconquérir le salariat du privé. Le CCN pourrait très bien fixer quelques objectifs prioritaires en attendant un congrès qui viendra vite. Cela dit, un congrès c’est d’abord une immense mise en scène de l’organisation. Et ce n’est pas là que se traite la politique de l’organisation.

Au dernier congrès de Toulouse, un fait m'avait frappé : le poids des retraités, qui se battaient notamment pour un obscur point de règlement intérieur. N’y a-t-il pas une tentation de rester dans les souvenirs glorieux ?

C'est très vrai ! Même si, la retraite venue, bien des cégétistes se désengagent, une partie reste fidèle… et comme la CGT est à la peine pour recruter de nouveaux adhérents, les plus âgés comptent proportionnellement de plus en plus. Mais leur poids politique dans l’organisation est limité. J’ajoute que si vous allez dans les réunions d’autres confédérations, du PCF, ou de certaines associations, vous y verrez aussi beaucoup de têtes blanches.

Cela témoigne d’une rupture de ce modèle organisationnel avec les plus jeunes et un déphasage avec la société qui se transforme et transforme aussi ses modes d’action collective. La mobilisation, via les réseaux sociaux, comme à l’occasion des assassinats contre Charlie Hebdo n’a guère impliqué les syndicats par exemple… alors que ceux-ci furent très présents dans les manifestations antifascistes des années 1930.

Propos recueillis par Christophe Bys

Christophe Bys Grand reporter management, ressources humaines
Christophe Bys

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