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L'Usine Aéro

« Maintenir les compétences des bureaux d’études »

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Pour Hervé Guillou, président du Conseil des industries de défense françaises (Cidef) et PDG de DCNS, la France a su conserver une industrie compétitive grâce à l’enchaînement des programmes d’armement et à l’investissement dans la R & D.

« Maintenir les compétences des bureaux d’études »
Hervé Guillou, Président du Conseil des industries de défense françaises (Cidef) et PDG de DCNS

Une récente étude IHS Jane’s fait de la France le deuxième exportateur mondial de matériel militaire derrière les États-Unis et devant la Russie dès 2018. Comment expliquez-vous ce dynamisme ?

Cette étude est la reconnaissance de l’implication de la France dans sa propre défense, de sa volonté politique continue depuis des décennies d’avoir une dissuasion militaire et de maîtriser sa souveraineté. C’est aussi une reconnaissance d’une certaine vision de la présence de notre pays dans le monde. Les instruments de cette politique ont été entretenus avec constance et soin. Le principal d’entre eux est sans conteste la Direction générale de l’armement (DGA), rattachée au ministère de la Défense.

En quoi l’engagement de nos forces armées sur plusieurs théâtres d’opérations extérieures (Mali, Syrie) sert-il l’exportation de matériels militaires ?

La France est l’un des seuls pays à avoir une capacité à entrer le premier dans un conflit, à avoir une interopérabilité aussi forte avec les forces américaines… La démonstration que les armées françaises font de leur capacité opérationnelle rejaillit sur la crédibilité des équipements qu’elles déploient.

Les budgets militaires se sont contractés après la chute du mur de Berlin en 1989, entraînant une sévère restructuration de notre industrie de défense. Un mal pour un bien ?

La France fait partie des nations qui ont su préserver un outil de défense malgré cette crise budgétaire. Nos dépenses en matière de défense sont passées de 2,5 % à 1,3 % du PIB en quelques années. Les fameux « dividendes de la paix » ont conduit à une baisse de l’ordre de 26 % de l’effort de défense en France en vingt ans. Cela a été compensé en grande partie par l’export et par un souci permanent de maintien des compétences, via les études amont.

Comment la France a-t-elle fait pour préserver son outil industriel ?

La DGA a défendu une politique d’investissements dans les nouveaux programmes, quitte à raccourcir les productions. Cela a permis à MBDA de rester parmi les leaders mondiaux dans le domaine des missiles, à DCNS d’avoir une frégate multimission d’une qualité exceptionnelle et un sous-marin Barracuda qui a servi de base à l’offre pour l’Australie, à Dassault d’avoir le Rafale… L’armement terrestre n’a pas été oublié. Les industriels ont bénéficié de grands programmes : la radio logicielle, le renouvellement des véhicules blindés avec le programme Scorpion, les centres de commandement et de contrôle…

La France a pourtant raté le créneau des drones, qu’elle doit acheter sur étagère auprès des Américains…

Les drones Male (« moyenne altitude longue endurance ») sont effectivement un créneau que nos industriels ont véritablement raté. Au début des années 1990, la France était en avance avec plusieurs familles de drones : le Brevel, le Crécerelle… On a alors privilégié l’achat de capacité plutôt que l’innovation. On s’est réveillé avec la gueule de bois au début des années 2000 en découvrant que les Américains et les Israéliens avaient préempté tout le marché. On ne s’en remettra pas avant 2030. C’est, pour le Cidef, un des « warning signals ». Dans une politique que l’on espère consensuelle de reprise de l’effort budgétaire de défense, il faut certes porter le plus vite possible les dépenses hors pensions à 2 % du PIB, mais il faut aussi regarder le contenu des programmes.

Sur quels points le Cidef sera-t-il vigilant ?

Nous devons nous assurer qu’il y ait des volumes de programmes suffisants pour maintenir les compétences des bureaux d’études, du moins celles qui sont indispensables à la souveraineté du pays. Le contrat pour la fourniture de douze sous-marins à l’Australie permettra, par exemple, à DCNS d’entretenir l’essentiel des compétences en matière de submersibles, à l’exception de celles qui touchent à la propulsion nucléaire. Entre le Suffren, premier exemplaire des Barracuda qui sera bientôt livré à la Marine nationale, et les futurs sous-marins nucléaires de troisième génération, nous avions un trou capacitaire important en termes de volume d’études. Par ailleurs, il s’agit de ne pas rater les virages technologiques. Une armée, quelle que soit sa qualité, ne gagne pas la guerre si elle n’a pas la supériorité technologique.

Quelles sont les technologies d’avenir sur lesquelles il faut absolument investir ?

Il y a, à mon avis, un sujet essentiel autour de la digitalisation et de la révolution des télécommunications qui l’accompagne. Cela va toucher à la fois les procédés de conception et de construction, les équipements et la façon de les exploiter. Nos industriels cherchent à tirer avantage des nouveaux procédés, tels que les nouvelles capacités de CAO à multiples dimensions, la fabrication additive, l’ingénierie simultanée… Dans les produits, l’impact sera majeur. Prenons le cas de la future frégate de taille intermédiaire de DCNS, dont le développement démarre à peine. Quand la première de la série sera construite en 2023, on disposera de communications sans fil haut débit de type 6 G. À son retrait du service, on sera passé à la 12 G ! Il faut anticiper ces évolutions et se poser des questions fondamentales : quel sera alors le rôle d’un bateau dans une flotte ? Sa puissance de calcul pourrait-elle être externalisée grâce aux nouveaux débits permis par les réseaux ? Les concepts de commandement d’une flotte de combat seront également touchés par cette révolution. Enfin, dans le suivi des matériels en service, on explore les avantages du big data. Les pétroliers, les exploitants de centrales d’énergie sont à la pointe dans ce domaine. Ils réalisent des progrès en termes de coûts de maintenance et de disponibilité de leurs équipements. Nous devons nous en inspirer.

Y a-t-il d’autres révolutions technologiques à attendre au-delà de la numérisation ?

La révolution des matériaux n’est pas terminée. L’innovation est souvent à l’interface des différentes disciplines de la physique. On attend beaucoup de la combinaison des fonctions, telle que l’électronique intégrée aux structures. Demain, le radar fera partie intégrante de la coque d’un navire ou de la carrosserie d’un véhicule. Les interfaces bioniques et biomécaniques, la cobotique… Dans tous ces domaines, on sent qu’il y a des ruptures technologiques absolument colossales à venir.

Comment les industriels de la défense abordent-ils le nouveau champ de bataille qu’est le cyberespace ?

C’est un défi immense. De plus en plus de valeur circule sur le réseau internet, qu’elle soit monétaire (les flux financiers des banques), commerciale (les fichiers clients), intellectuelle (le patrimoine technologique), sociale (les données personnelles)… En même temps, la dissymétrie du rapport de force entre les attaquants et les défenseurs n’a jamais été aussi forte. Les attaquants n’ont quasiment pas de barrière à l’entrée. Cela coûte beaucoup moins cher de se payer mille cyberpirates que de développer des missiles balistiques. Vous pouvez louer pour un prix relativement modeste des milliers de serveurs dans le monde entier pour masquer vos attaques. De plus, vous jouissez d’une impunité quasi-totale, car il n’y a pas de conventions internationales sur internet.

Les cyberattaques à finalité militaire ont-elles déjà démarré ?

C’est à l’œuvre depuis longtemps. Il suffit de regarder la nature des cyberattaques qui ont frappé l’Estonie en 2007, ou le déroulement des attaques militaires en Ossétie du Sud en 2008 opposant Russes et Géorgiens. De leur côté, la presse relate que les Chinois montrent régulièrement leurs capacités. Il y a quelques jours, l’Otan a décidé de considérer le cyberespace comme un nouvel espace militaire, au même titre que l’air, la terre et la mer. Jusque-là, l’aspect offensif de la cybersécurité s’assimilait essentiellement à du renseignement. On va passer à un nouveau stade, le développement de capacités offensives pour réagir en cas d’agression cyber. Le ministère de la Défense et les industriels français investissent dans ce domaine.

Pour viser cette supériorité technologique, les investissements sont-ils à la hauteur ?

Nous demandons que 1 milliard d’euros soit préservé dans l’effort de réinvestissement dans la défense, pour sanctuariser les travaux de recherche et d’innovation qui sont nécessaires. Actuellement, ce sont 730 millions d’euros qui sont dépensés chaque année. Il ne faut pas rater de virages technologiques, et ils sont de plus en plus rapides et fréquents.

Les commandes liées aux grands contrats à l’export font rêver beaucoup de PME. Vont-elles pouvoir en bénéficier ?

Dans le secteur aéronautique, le véritable sujet pour les PME, c’est le « front cash » nécessaire pour assurer les montées en cadence, recruter, investir. C’est une préoccupation constante des grands groupes vis-à-vis de leurs sous-traitants. Pour structurer la filière navale, il y a déjà le fonds Atalaya, géré par ACE Management. Dans le cadre de l’opération en Australie, DCNS aide directement ses sous-traitants à s’y installer ou à trouver des partenaires locaux. Par ailleurs, nous réfléchissons à l’extension des outils génériques d’amélioration de la productivité, tels que BoostAero, à toute l’industrie de défense. Nous souhaitons également développer les actions de formation professionnelle au service de nos filières.

La défense apporte-t-elle la preuve qu’il y a toujours de la place pour une industrie en France ?

Sans aucun doute. Je suis très heureux de voir que l’opinion publique, enfin, a une appréciation plus positive de l’industrie. L’usine, ce n’est pas le goulag ! Qui sait que DCNS abrite un des plus gros ateliers logiciel temps réel d’Europe ? Personne. Ce que je trouve aujourd’hui formidable, c’est qu’en un mois, grâce à notre sélection pour les sous-marins australiens, notre image est complètement renversée. Les salariés sont fiers d’eux. Ils sont heureux de dire qu’ils sont là. Nous véhiculons enfin une image de nous-mêmes qui est plus positive, qui fait envie.

Comment attirer les jeunes vers les emplois de la défense ?

L’aéronautique a montré le chemin. Au dernier salon du Bourget, il y avait un stand des métiers pour recréer de l’appétence pour les métiers manuels, de techniciens… Il y a vraiment besoin de recréer de l’attractivité pour les métiers industriels et les filières de formation. Il faut rappeler que les industriels de défense recrutent, conçoivent des technologies et des équipements de haut niveau, gagnent des marchés à l’exportation, et que la finalité étant la souveraineté, ses emplois restent en France. 

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