Economie

Liste noire du stress : les dessous du revirement de Darcos

Anne-Sophie Bellaiche

Publié le

Seules les entreprises modèles en matière de prévention du stress, les vertes, sont désormais cités sur le site du ministère du Travail. La stratégie imparable, sur le papier, d’agir sur la réputation, s’est confrontée douloureusement à la réalité.

Liste noire du stress : les dessous du revirement de Darcos

Une demi-journée. C’est le temps qu’a duré la promesse de Xavier Darcos de communiquer au grand public les bons et surtout les mauvais élèves de la prévention du stress. Ouverte le 18 février sur le site travailler-mieux.gouv.fr, la liste des entreprises de plus de 1000 salariés notées vert, orange et  rouge a été fermée dès le 19 février au matin. L’internaute n’a plus accès qu’à la liste des entreprises qui ont obtenu un feu vert. Présentée comme une mesure très innovante, plus efficace que des sanctions financières, le « name & shame » vendu par le ministère s’est transformé en « name and celebrate ». Une version plus soft pour les entreprises et plus conforme aux moyens du ministère. Pourquoi ce recul ?

Au départ, les employeurs n’y croient pas

Lorsque Xavier Darcos annonce le 9 octobre qu’il va évaluer l’implication des entreprises sur la prévention du stress, les employeurs prennent l’annonce à lalégère. Trop contentes d’avoir échappé à des sanctions financières et à peine sorties de leurs délicates négociations sur les seniors, la majorité des entreprises ne se précipitent pas pour lancer des négociations avec leurs partenaires. Celles qui ont lancé quelques initiatives pensent que cela suffira. Lorsque le 15 décembre, deux mois après l’annonce, elles reçoivent la lettre du ministère et l’invitation à se loger sur le site pour renseigner leurs actions, il leur reste peu de temps pour réagir. Mais, elles ont entretemps pris conscience des conséquences pour leur réputation et commence à ruer dans les brancards.

Des critères d’évaluation peu adaptés au sujet

Sur le papier, les critères étaient apparemment simples. Des accords (de fond ou de méthodes signés) ou un plan d’action concerté avec les partenaires pour passer en vert, le début de négociations pour accéder à l’orange, une non-réponse ou pas d’action pour un rouge. Le problème c’est que la notion même de prévention du stress est délicate. Doit-on considérer qu’un accord sur les conditions de travail, ou sur l’équilibre vie privée vie pro épuise le sujet des risques psycho-sociaux ? Cela dépend du contenu et du contexte. Face aux demandes de précision de l’administration, les entreprises se sont engouffrées dans la brèche pour prouver qu’elles avaient de nombreuses initiatives. Cela a donné lieu à de multiples échanges entre les entreprises et la DGT. Derrière, l’administration n’avait pour se positionner que du déclaratif. A la direction du travail, on indique que la simple ouverture d’une ligne de psychologues et la formation de managers à la détection du stress ne suffisaient pas à passer en vert mais ajoutez-y une première réunion d’un groupe de pilotage sur l’évaluation et le tour était joué pour passer au moins à l’orange. Le grand marchandage pouvait commencer. Il demandait un peu de temps. La publication des listes orange et rouge devenait difficile à sortir sans s’exposer aux contestations des directions d’entreprise.

La pression des organisations patronales, Medef en tête, sur le ministère

Lorsque les premiers noms sortent en rouge le 18 février, une avalanche de coup de fil tombe au ministère du travail. Peu d’entreprises tiennent absolument à être classées en vert car elles craignent un retour de bâton de leurs partenaires s’ils jugent le dispositif insuffisant, mais elles veulent absolument éviter le rouge. La méthode choque car elle n’est pas habituelle et les entreprises appellent le MEDEF à la rescousse pour éviter d’être jetées en pâture qu’elles aient de bonne ou mauvaise fois initié des actions. Le ministère est en position délicate. Surtout qu’il y avait matière à discuter.

 Les moyens de la direction du travail insuffisants

Les récriminations des employeurs étaient d’autant plus légitimes qu’il y avait effectivement un problème de validations des données. Avant même, l’étude du contenu des actions, la liste des entreprises éligibles a été plusieurs fois remaniée. Lactalis dont les services centraux sont à Laval, par exemple donné en rouge, ne remplissait finalement pas les conditions d’effectifs. Sa filiale Lactalis Nestlé Ultra-frais l’était et a été classé en orange. Pour des questions de fichiers, les courriers ne  sont pas forcément arrivé au bon endroit, SFR a reçu le sien avenue de Friedland chez Vivendi alors que la société a deux structures juridiques, toutes deux à la Défense. Malgré son accord signé en 2005 (à l’époque sur Cegetel) et ses nouvelles négociations en cours, elle a été classée en rouge, puis en orange avant de passer carrément en vert suite à une explication complète. La petite équipe (4 personnes), spécialisée en conditions de travail à la DGT, assistée de son réseau en région, a croulé sous les demandes de rectificatifs, les mails voire les auditions en face à face. Si le calendrier était serré pour les entreprises, l’administration a avancé en marchant pour répondre à l’initiative du ministre qui n’avait sans doute pas évalué la complexité de l’opération. Les temps administratifs et médiatique se sont entrechoqués.

Aujourd’hui le ministère indique que le résultat est positif car il a créé une dynamique. Il n’y a pas de nouvelle date pour la remise en ligne des listes rouge et orange. La verte continuant d’être actualisée au fil de l’eau. C’est maintenant aux partenaires sociaux de s’emparer du sujet, aux services déconcentrés du ministère du Travail de valider sur le terrain les déclarations des entreprises et aux journalistes de poursuivre leur travail.


 

 

 

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