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Lettre ouverte à Geneviève Fioraso sur la technologie et la création

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Tribune Chargé de la Mission Design par les ministres de l'Économie, de la Culture et de l'Éducation nationale, Alain Cadix expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation. Dans sa lettre ouverte à la secrétaire d'État chargée de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, il plaide pour que les chercheurs travaillent plus étroitement avec les créateurs.

Lettre ouverte à Geneviève Fioraso sur la technologie et la création © DR

Madame la Ministre,

Vous vous êtes maintes fois exprimée sur la recherche technologique. Elue de Grenoble, qui en est un haut lieu, vous en savez les spécificités, son importance pour notre économie, mais aussi pour notre société. Vous venez à nouveau de plaider pour que les passerelles qui la lient à l’industrie soient plus fréquentées et plus fluides. La France maîtrise en effet de nombreuses technologies, parmi celles que l’on donne comme les plus porteuses pour l’avenir. Malheureusement nombreux sont les cas où, par le passé, d’autres que nous ont su exploiter, avec succès au niveau mondial, des technologies que nos laboratoires, publics et privés, avaient conçues, mises au point puis… délaissées.

NOUS AVONS LES TECHNOLOGIES, NOUS N’EN AVONS PAS LES USAGES

Les raisons en sont plurielles. Pour beaucoup, elles sont d’essence culturelle et ne peuvent être traitées que par des dispositions appliquées de façon systémique, avec cohérence et constance. Nous ne saurions ici dresser une liste complète d’initiatives à prendre. Il en est cependant une sur lesquelles je voudrais attirer votre attention. Elle conduit d’une part à renforcer la capacité à imaginer les usages d’une technologie ; et d’autre part à lui donner une forme adéquate, passant d’un état "brut" de laboratoire à un autre, objectivé, appréhendable, viable, désirable.

Pour atteindre ces deux objectifs, ou s’en rapprocher significativement, nous posons comme postulat, étayé par plusieurs expériences, dont certaines menées à Grenoble, que les chercheurs doivent travailler plus étroitement avec des créateurs. Ce mot générique recouvre deux catégories sécantes d’acteurs, celle des artistes et celle des designers auxquelles il faudrait ajouter celle des "ingénieurs agiles".

Deux voies sont ici possibles. L’une est directe : associer des designers et des ingénieurs agiles à des chercheurs dans l’industrie, ou dans des laboratoires en relation avec elle. A Grenoble, pour illustrer le propos à partir de votre territoire, se situe sur cette voie la résidence de l’ENSCI-Les Ateliers créée en 2009 avec le CEA, en relation avec MINATEC IDEAs Laboratory, où des élèves designers venant de Paris, mais aussi de la région (Saint-Etienne, Lyon, Villefontaine, Grenoble) viennent travailler avec des chercheurs sur des projets apportés soit par le CEA, soit par ses partenaires industriels en relation avec ses laboratoires. Cette résidence accueille de plus en plus d’étudiants de l’université Joseph Fourier et de l’Institut national polytechnique, associant ainsi "l’ingénierie agile" au design.

L’autre voie est indirecte, en deux temps : dans un premier, associer chercheurs et artistes ; puis, dans un second temps, en ricochet, s’appuyant sur les installations, performances et dispositifs réalisés, associer des chercheurs, des ingénieurs et des designers à des industriels. Ici se trouve à Grenoble l’Atelier Arts Sciences, né du partenariat du CEA et de l’Hexagone – scène nationale, auquel s’est accostée depuis peu la résidence de l’ENSCI.

DES EXEMPLES A SUIVRE

Au bout des deux voies, un même type de résultat : la création d’usages de technologies et la conception d’objets utilisables par les gens. Sur la voie directe, on a pu, entre autres projets radicaux, porter celui des BCI (brain computer interfaces). Il s’agissait de concevoir les usages de l'activité cérébrale volontaire dans la vie quotidienne en s’affranchissant de la chaine de réactions naturelle des interfaces homme – machine, à savoir la chaîne "cerveau – nerfs – muscles". Il fallut donner une forme adéquate aux dispositifs de captation de l’activité cérébrale et la connecter à une chaine "acquisition du signal, traitement de l’information, interfaçage avec les actionneurs des objets pilotés". Ces dispositifs étaient envisagés à l’origine pour pallier des situations de handicap lourd. Il fut envisagé, scénarisé et maquetté de nouvelles applications concernant des apprentissages (jeux, musique, etc.) et le pilotage de systèmes complexes. La collaboration a ouvert la voie à de nouveaux usages et à des recherches complémentaires.

Sur la voie indirecte, l’exemple le plus récent est celui du gant numérique : un artiste, Ezra, imagine de créer des formes et de composer par le geste en utilisant des technologies de contrôle de dispositifs immersifs au cours d’une performance. Des applications sont envisagées ensuite dans les domaines de la domotique, du handicap, des industries créatives. L’idée vint alors de la création d’un gant numérisé qui vit le jour grâce à une collaboration entre les chercheurs et ingénieurs du CEA, les designers de la résidence de l’ENSCI et la société de ganterie Lesdiguières-Barnier. L’industrie traditionnelle grenobloise de la ganterie entrait ainsi, par une porte jamais poussée, dans un nouvel univers où beaucoup, il est vrai, reste à faire. C’était un premier pas.

DUPLIQUER SUR LE TERRITOIRE CE QUI SE FAIT A GRENOBLE

Ces exemples, sur les deux voies, permettent d’illustrer et de soutenir que le croisement des imaginaires des chercheurs et des créateurs apporte une dynamique et une ouverture qui ne pouvaient être envisagées dans l’univers raisonnable et assez déterministe des laboratoires de recherche technologique. Le créateur, designer ou artiste, apporte des envies, des visions, un sens nouveau. Il anticipe des usages possibles ; pas seul, mais dans la coopération, la co-création.

Ce qui se fait à Grenoble peut être dupliqué ailleurs. Il faudrait d’abord consolider les initiatives grenobloises en créant sur la base de la résidence de l’ENSCI une "vraie" école de design industriel sur le campus GIANT. Il en serait de même à Saclay. Ensuite il conviendrait de créer des dispositifs similaires, ce que nous avons appelé des plateformes Roger Tallon, adossés aux structures de pilotage et de valorisation de la recherche technologique (Instituts Carnot, Satt, IRT, Pôles de compétitivité, Communautés d’universités et d’établissements, etc.), là où existent des écoles de design en proximité des laboratoires. Toutes ne sont pas prêtes à nouer ces partenariats. Il faut les y aider.

C’est, Madame la Ministre, ce dont nous manquons aujourd’hui qui serait apporté à travers ces initiatives à inciter et à accompagner sur tout notre territoire : l’imagination créatrice et la conception innovante au service du redressement de notre économie et de la réduction de dysfonctionnements sociaux. Nous savons que vous ne serez pas insensible à cet appel.

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères de l'Économie, de la Culture et de l'Éducation nationale
@AlainCadix

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1 commentaire

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28/05/2014 - 09h49 -

Enfin! L'une des interventions les plus pertinentes que j'ai lu sur l'innovation. Exactement ce que les facs américaines on mis en place depuis longtemps dans leur 'Media Labs'. Depuis les fonds des grandes entreprises informatiques affluent dans ces labos qui ont créé les grandes innovations que l'on connait et avec lesquelle chacun vit tous les jours et un retour sur investissement énorme pour ces entreprises et la société.
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