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L'Usine Energie

Leshan, temple chinois du solaire

Publié le

Vidéo En quelques années, la Chine a raflé la première place mondiale du photovoltaïque. Des villes entières se sont converties au solaire, comme Leshan, dans la province du Sichuan.

Leshan, temple chinois du solaire © D.R.

Lunettes aux verres fumés, crâne rasé, visage balafré et cou tatoué, Wang Bing nous attend au bord du fleuve Dadu, en crue. "Moi, je m'occupe du relationnel. Mon frère gère la partie technique." Les deux hommes sont les heureux propriétaires de l'une des nombreuses mines de quartz à ciel ouvert qui grignotent les montagnes sacrées d'Emeishan, à la sortie de la petite ville de Leshan, dans la province du Sichuan.

Avant de nous en révéler les secrets industriels, Wang Bing tient à nous faire découvrir les curiosités locales. "On vous emmène en balade !" Son hors-bord nous dépose en un instant au pied d'un bouddha géant vieux de deux mille ans, taillé dans la roche à flanc de colline. Inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, ce n'est désormais plus un objet de dévotion, juste un décor touristique. Ici, les riverains préfèrent vouer un culte au dieu Soleil.

Tels des temples, les usines de cellules photovoltaïques s'accumulent dans la zone industrielle détaxée de Leshan. Une nouvelle centrale à charbon les alimente en électricité. Mais ce sont surtout les montagnes environnantes qui ont transformé cette région en sanctuaire. Elles regorgent de la matière première favorite des panneaux solaires : la silice.

Direction : la mine de Wang Bing. On l'atteint péniblement par une route défoncée, parsemée de péages. Le va-et-vient continu des camions-bennes témoigne de l'intense activité minière. Sur place, le secrétaire local du Parti nous accueille, souriant, caméscope à la main. Les paysans arasent les montagnes au bulldozer pour en extraire le silicium. Puis des machines trient et broient les cailloux jusqu'à l'état de poudre ou de granulés. "Nous avons mené des analyses certifiées. Ici, nous avons de la silice pure à 98 %", explique le frère de Wang Bing, documents tamponnés à l'appui.

Production chinoise, marché allemand

Une croissance annuelle de 40 à 90 % depuis l'an 2000. En une décennie, la production de modules photovoltaïques a littéralement explosé, atteignant les 25 gigawatts par an en 2010. La Chine et Taïwan sont les premiers contributeurs de cette envolée, trustant 60 % de la production. Le marché, en revanche, est majoritairement européen. L'Allemagne représente à elle seule près de 40 % des débouchés. La demande reste cependant trop faible pour écouler toute la production. En 2010, seuls 19 gigawatts photovoltaïques ont été installés dans le monde.

Pourquoi, alors, démarcher des étrangers en laissant son portable sur des forums en ligne ? "Ici, la matière première est abondante, mais les entreprises d'État achètent trop bas", explique Wang Bing. On comprend mieux cette guerre des prix lorsque l'on jauge le poids de la Chine dans l'industrie de l'énergie solaire. L'ex-empire du Milieu domine largement cette filière : il fabrique trois panneaux photovoltaïques sur cinq vendus dans le monde. Et 95 % d'entre eux sont exportés, au grand dam des industriels occidentaux.

Emprunts à taux réduits garantis par les banques d'État chinoises, terrains immenses bradés par les autorités locales, transferts massifs de technologies occidentales ou japonaises et économies d'échelles fulgurantes sont autant de conditions qui ont propulsé, en moins de cinq ans, la Chine devant ses rivaux.

Retour dans la zone industrielle de Leshan, près du centre-ville, où règnent en maîtres les géants Tianwei New Energy et Sichuan Xinguang Silicon, tous deux propriétés de l'État. Le long de la route, des slogans de propagande donnent le ton : "Remerciez le Parti pour le développement accéléré de Leshan". Xinguang et Tianwei font fondre le minerai silicium et le purifient pour en faire des "lingots". Ceux-ci sont ensuite envoyés dans une usine de découpe au sud de l'aéroport de Chengdu. Ils sont transformés en "plaques", puis en "cellules encapsulées", et finalement assemblés sous la forme de panneaux solaires dans des cadres d'aluminium.

Rencontré à Pékin, Ding Qiang, le PDG de Tianwei, nous avait promis une visite des deux sites. "Présentez-vous devant les usines et l'on vous recevra à bras ouverts." Paroles... Le patron n'a guère d'emprise sur sa propre usine. C'est le secrétaire local du Parti qui, contre toute attente, impose son veto. "Notre maison mère est cotée en Bourse et il s'agit d'une industrie très sensible. La moindre information peut changer la valeur de Tianwei, justifie l'officiel communiste en nous poussant vers la sortie. Mais si cela peut vous consoler, j'ai aussi refoulé les journalistes du "Quotidien du Peuple" et de la chaîne CCTV."

À travers les grilles qui protègent "son" usine, il est facile de voir à quoi ressemble ce temple du solaire qui tourne sans ouvriers ou presque. Des réacteurs refroidis par des torrents d'eau douce purifient le silicium. Et d'interminables tuyaux recyclent les gaz nocifs. Autour, des camions-citernes se relaient pour récupérer les boues toxiques, chargées de chlore. En contrebas, c'est Guzi : une cité-dortoir en construction où s'entassent les employés de la zone industrielle... et les paysans expropriés.

Surplus de panneaux

Car, pour favoriser le développement de Leshan, les fermiers ont dû céder leurs terres au Parti. Les voici désormais petits commerçants au service de la main-d'oeuvre du photovoltaïque. Dans un boui-boui, nous rencontrons Xiao Lu, 27 ans et laborantin chez Tianwei. Il raconte la pression ambiante et la discipline quasi militaire de son entreprise... en concurrence permanente avec Xinguang. "Même si les prix des panneaux solaires ont chuté de 30 à 42 % en 2010, nous produisons bien plus que la demande actuelle. On ne sait plus où écouler le surplus, car le marché domestique n'est pas encore prêt." À la différence d'autres pays, il n'existe aucune aide à l'achat de panneaux solaires pour les Chinois, qui s'en remettent au charbon, abondant et bon marché.

Malgré les inquiétudes de Xiao Lu, Leshan embauche toujours. Le géant de Shenzhen, Topray Solar, s'installe actuellement dans la zone industrielle pour y fabriquer, lui aussi, des produits photovoltaïques de toutes sortes. Cette semaine, il recrute une cinquantaine de techniciens et de contrôleurs qualité, via des annonces directement scotchées à l'entrée du site. Un mauvais présage pour les voisins. Quelques irréductibles refusent en effet de céder aux sirènes du solaire.

Comme cette famille qui cultive les cacahuètes et les tournesols à un jet de pierre des cheminées d'usines. "Les indemnités de rachat sont ridicules et mes terres sont ma seule richesse", témoigne un paysan. Même s'ils continuent à cultiver, lui et ses proches ne dorment plus ici à cause de la pollution. "Toutes les nuits, vers 2 heures du matin, Xinguang Silicon relâche des fumées jaunes. Le matin je retrouve mes fleurs avec la tête penchée." Il n'en sait pas plus et sa toux l'empêche de bavarder davantage. Il retourne à ses bouquins. « J'étudie la médecine traditionnelle ». Espérons qu'il apprenne vite.

Nous quittons la zone industrielle par un pont qui enjambe le fleuve Dadu. Quelques pêcheurs à la ligne se partagent le menu fretin que leur offrent ses eaux troubles. "On ne fait que des prises minuscules. C'est à cause de la pollution." Encore. Laquelle ? Le bureau de protection de l'environnement de Leshan ne publie plus de relevés de l'eau ou de l'air depuis des lustres. Et conteste ceux qui sont effectués par leurs homologues du bureau de Chengdu, la capitale de la province. Ces derniers signalaient fin août l'absence d'oxygène dans l'eau et la présence d'ammoniac. "Malheureusement, cette zone dispose d'un statut spécial et ne supporte aucune ingérence", regrette-t-on à Chengdu. Leshan peut donc poursuivre, en toute quiétude, son « développement accéléré » promis par le Parti. Pour la gloire de la Chine et du dieu Soleil...

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