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Les visées chinoises sur le Kazakhstan

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L’énergie est l’un des enjeux vitaux de la Chine pour maintenir son niveau de développement. Fortement dépendante de l’extérieur dans le domaine du pétrole, la Chine est sur   ce point un modèle type de stratégie de puissance pilotée par des entreprises au service de la raison supérieure de l’Etat. Les pays proches détenteurs de réserves de pétrole comme le Kazakhstan sont une cible privilégiée du jeu de go de l’énergie.

Devenue en quelques années le deuxième consommateur d’hydrocarbures mondial, la Chine souffre aujourd’hui de difficultés grandissantes à étancher sa soif énergétique. L’IEA prévoit en effet que l’empire du milieu consommera près de 400 millions de tonnes de pétrole en 2020, dont 60% issues de l’importation. Ce handicap lui devient d’autant plus insupportable qu’elle dépend, pour un tiers de ses apports énergétiques, des pays producteurs du Moyen-Orient. Si l’on a beaucoup évoqué sa permissivité avec le Soudan, comme pendant de leur coopération pétrolière, un nouveau partenaire stratégique attire l’attention : le Kazakhstan. A priori Etat sans intérêt premier, le Kazakhstan révèle à l’analyse des atouts spécifiques et rares. Porte d’entrée sur la Caspienne et ses différents réseaux de pipelines, producteur de gaz et de pétrole, ancien pré carré soviétique, et pays à forte population Ouighour, le Kazakhstan dirigé depuis 19 ans par Noursoultan Nazarbaïev devient un partenaire stratégique pour Pékin dans son désir de diversification des sources d’énergie et sa main mise sur une ethnie aux velléités indépendantistes à ses marges frontalières occidentales. La Chine y est certes active depuis les années 90, mais le récent constat de la British Petroleum , considérant le Kazakhstan comme le détenteur de la 8 e réserve prouvée mondiale de pétrole, a révélé promesses et incertitudes quant aux enjeux géostratégiques en présence.



Les compagnies nationales : levier stratégique de Pékin…

Si la Chine est aujourd’hui un véritable acteur mondial, l’intégration de son industrie dans le monde de l’énergie internationale n’a été véritablement formalisée que par la privatisation partielle des trois compagnies nationales CNPC, Sinopec Corp. et CNOOC Ltd. C’est en effet à la suite des changements structurels majeurs de 1998 et notamment la mise en application du principe de « séparation des entreprises-clés des entreprises secondaires, des bons et des mauvais actifs, et des fonctions d’entreprise et des fonctions sociales », que les trois sociétés nationales ont procédé à leur privatisation avec un objectif similaire : créer trois entreprises leaders, restant sous le contrôle principal des actionnaires d’Etat et comprenant leurs meilleurs actifs afin d’être cotées en Bourse. Pour autant, confrontées à une croissance importante de la demande intérieure et à une production domestique en baisse, les majors chinoises ont du poursuivre des stratégies proches de celles développées par les majors occidentales et engager une politique active d'acquisitions à l'étranger. Elles se sont ainsi progressivement internationalisées pour être en mesure de fournir du pétrole et du gaz à leur marché national. La puissance financière chinoise devint en outre un atout maître du régime. Levier d’action décisif à l’intérieur, elle est également un des facteurs structurants de la politique étrangère de Pékin dans sa quête de ressources. Avec une consommation de plus de 8 millions de barils / jour, de plus en plus dépendante de ses importations de ressources minières et énergétiques, la Chine utilise ses réserves financières, aujourd’hui estimées à 1500 milliards d’Euros, pour accélérer ses achats d’actifs dans tous les coins du globe. Les investissements en Russie (construction du pipeline vers l’Extrême Orient russe, prêts à long terme à Rosneft et Transneft) ont atteint 15 milliards d’Euros contre la livraison de 300 000 barils / jour. Là aussi, le dernier investissement en date a été effectué, à la mi-octobre, par le fonds souverain chinois qui, pour 200 millions d’Euros, a racheté 45% des actions de la société d’hydrocarbures russe Nobel Oil Group. C’était le deuxième investissement massif en moins d’un mois du fonds souverain pour un total de 800 milliards d’Euros. Enfin, l’accumulation des stocks et des actifs de matières premières et de pétrole sont aussi un moyen pour la Chine de diversifier ses avoirs, trop dépendants des bons du trésor américains.   Ainsi sur le continent eurasiatique, Pékin est très active, et c’est au Kazakhstan, que dernièrement elle s’est illustrée lors du rachat par le fonds de pension CIC de 11% de la compagnie kazakhe

KazMunaiGas pour un montant de 939 millions de
dollars.

A la conquête d’un marché stratégique ?

Un bref rappel non exhaustif des gisements pétroliers et gaziers kazakhstanais opérés par des sociétés chinoises permettrait de visualiser l’importance stratégique du rapprochement sino-kazakhstanais. En 1997, la CNPC et ses filiales s’engagent réellement au Kazakhstan suite à un accord bilatéral portant sur la coopération dans le secteur des hydrocarbures, des achats de gisements et le projet de construction d’un pipeline. Ce n’est cependant qu’en 2003 que la Chine confirme son statut de partenaire majeur du secteur énergétique kazakhstanais avec l’inauguration du pipeline Atasu-Alashankou, l’acquisition de nouveaux gisements et l’entrée en scène de sociétés chinoises autre que la CNCP. En 2005, malgré la levée de boucliers occidentaux, Astana a ainsi souhaité la coopération entre la CNOOC et KazMunaïGaz pour l’exploration du gisement offshore de Darkhan. L’acquisition de ce site, dont les réserves sont estimées à 11 milliards de barils de pétrole, a permis à la Chine de s’implanter en mer Caspienne. L’acquisition par la CNCP de 60% des parts de la société Aktobemunaigaz en 1997, puis de 25% supplémentaire en 2003, contrôlant ainsi 15% du pétrole kazakhstanais pour une licence d’exploitation de 20 ans est également à souligner. Mais les compagnies chinoises savent aussi nouer des accords de partenariats avec les autres compagnies pétrolières sur place. En 2005, la CNCP s’est ainsi offerte la compagnie canadienne PetroKazakhstan, représentant 12% de la production nationale, Sinopec a racheté l’American International Oil Company, exploitant de petits gisements à l’ouest du pays,   la China National Oil and Gas Exploration and Development Corp est devenue l’unique actionnaire de la compagnie pétrolière Aïdan Munaï, contrôlant la quasi-totalité des sites de la région de Kzyl-Orda, et la compagnie d’investissement CITIC group a fait l’acquisition de lasociété Nations Energy qui détient les droits d’exploitation du site de Karazhanbas dans la région de Mangistau. Ces quelques exemples tendent à prouver que la Chine est devenue en quelques années un acteur important du marché énergétique kazakhstanais, détenant près de 26% du total de la production nationale.

Néanmoins, si l’achat de gisements constitue une activité de premier plan, la stratégie de long terme de Pékin semble être quelque peu différente au regard du poids de ses acquisitions. En effet, il apparaît très clairement que la localisation des acquisitions de gisements, le plus souvent secondaires, soit liée au tracé du pipeline sino-kazakstanais. En sécurisant l’approvisionnement de cet oléoduc, Pékin s’évite les éventuelles pressions de la part de sociétés étrangères quant au remplissage de ce dernier. Le projet de construction d’un oléoduc entre le Kazakhstan   et la Chine avait été envisagé dès 1997, mais ne s’est concrétisé qu’à compter de 2003. Vers 2010-2011, une fois le dernier tronçon achevé, le pipeline largement financé par les compagnies pétrolières chinoises, premier du genre à relier le Kazakhstan à un marché extérieur sans passer par un pays tiers, long de 3000kms, s’interconnectera avec les oléoducs pré existants de l’ère soviétique et reliera la mer Caspienne directement au Xinjiang. Ainsi, la Chine développe dans sa province autonome occidentale un réseau densifié de voies de communication et de nouveaux pipelines. Mais depuis 2006, un nouveau projet énergétique de gazoduc transnational anime les relations entre Pékin et Astana. Outre ses réserves en or noir, le Kazakhstan dispose de 3 trillions de mètres cubes de réserves en gaz prouvées, et 5 trillions estimées. Si le pays est encore un petit producteur, ses réserves, pour l’essentiel situées à l’ouest, sauront animer la coopération au sein de la zone Unistan et les rivalités des puissances occidentales avides de se libérer des humeurs russes. PetroChina et laChina National Oil and Gas Exploration and Development Corp investissent chacune plus de deux milliards de dollars dans ce projet. Le gaz présente de plus l’intérêt de diversifier les sources d’énergie de l’empire du milieu, encore trop dépendant du charbon et du pétrole, et qui plus est, considérant de nouvelles modalités de développement plus respectueuses de l’environnement.

Les répercussions géopolitiques de la « course à l’énergie » chinoise

La Chine se méfie de la capacité de Washington à contrôler ses approvisionnements pétroliers. Sur le terrain économique, il est clair que Pékin ne dispose pas de sociétés pétrolières capables de rivaliser avec les compagnies américaines. De même, du côté du voisin russe, la méfiance règne toujours entre les deux puissances d’Asie Centrale. La Chine garde en effet le souvenir des pénuries d’énergie survenues au lendemain de la rupture sino-soviétique de 1960, lorsque Moscou avait retiré toute son assistance à la production pétrolière chinoise. Néanmoins, au delà de cette défiance réciproque, le partenariat avec la Russie reste central, le gouvernement chinois attachant une importance particulière à la zone de la Caspienne. Les deux pays ont en effet, des intérêts communs à stabiliser leurs frontières s’ils veulent pouvoir garder la main sur l’Asie Centrale et ses réserves pétrolifères. La création en 2001 de la ShanghaiCooperation Organization , qui réunit la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kighizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, plaide en faveur de cette normalisation du rapport sino-russe. Le Kazakhstan, tributaire jusqu’à la fin des années 1990 du réseau russe pour l’évacuation de ses hydrocarbures, jouit à présent d’une position stratégique entre le réseau de la Caspienne relié au BTC, les tuyaux russes au Nord, et l’opportunité chinoise à l’est.

Il devrait par ailleurs servir de trait d’union entre la Russie et la Chine, puisque l’oléoduc Atasu-Alashankou est utilisé par intérim par la compagnie russe Transneft, avant l’entrée en service de l’oléoduc Sibérie-Pacifique. Les hydrocarbures kazakhstanais satisfont par ailleurs la préoccupation chinoise de sécurité des approvisionnements, puisqu’ils sont directement acheminés vers le territoire chinois, sans transiter à travers des pays tiers ou soumis à l’instabilité, ni à travers des voies maritimes contrôlées par les États-Unis. Ils permettent en outre de renforcer la coopération bilatérale de la Chine avec son voisin immédiat occidental et de contrebalancer l’influence russe ou américaine dans ce pays. Les ressources énergétiques du Kazakhstan ne doivent donc pas être considérées comme vitales pour la Chine, mais relèvent  plutôt d’une « politique périphérique » par laquelle le pays cherche à créer autour de son territoire un environnement pacifique, grâce à ses relations de bon voisinage. Pour autant, alors que la Chine investit de plus en plus le « pré carré » russe, elle se voit tenir en haleine par son voisin dans le projet d’oléoduc du Pacifique.

Aussi, bien que la Russie reste à l’heure actuelle largement bénéficiaire de ses relations énergétiques avec la Chine, l’irruption de cette dernière dans son « arrière-cour » est un phénomène nouveau qui pourrait conduire Moscou à s’interroger sur le potentiel de nuisance de la Chine dans son « étranger proche ».
Enfin, il est permis de croire que les achats de gisements peu rentables  ou secondaires seraient également motivés non par des profits énergétiques mais par un intérêt stratégique plus insidieux.   Qui contrôle le tracé du pipeline contrôle aussi les ressources en amont. L’objectif de Pékin étant le maillage complet du territoire kazakhstanais, ne serait ce pas afin de légaliser un certain droit de regard sur Astana en cas de futures tensions politiques ?

Anne-Sophie Colleaux et Christian Harbulot

 

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