Les salaires sont-ils trop bas ?

Le 5 février, les fonctionnaires manifesteront pour revaloriser leur pouvoir d'achat. Une revendication partagée par le privé. A l'heure où des économistes prennent position pour relancer la consommation par les salaires.

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OUI " Cela pourrait devenir inquiétant à terme "
XAVIER TIMBEAU, Directeur du département analyse et prévision de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
Le constat est un peu incontournable, il n'y a guère eu d'augmentation récente du pouvoir d'achat pour les salariés du public et du privé. La santé financière des entreprises est pourtant bonne. Mais si elles dégagent davantage de profits et en redistribuent peu sous forme de pouvoir d'achat, c'est qu'elles refusent d'augmenter les salaires. Les entreprises peuvent dire non. Avec un taux de chômage qui a encore augmenté en 2004, elles peuvent faire pression sur les salaires. Nous sommes dans une économie décentralisée et les augmentations ne se décrètent pas ! De leur côté, les fonctionnaires ont connu des pertes de pouvoir d'achat ces dernières années. Même si leur demande de revalorisation est légitime, ce serait fou d'en faire l'alpha et l'omega d'une relance de la croissance par la consommation. Au regard des finances peu florissantes de l'Etat, une augmentation des salaires des fonctionnaires sans diminution des dépenses publiques ailleurs ou qui se traduirait par une augmentation des impôts conduirait à une opération blanche.
En France, comme en Allemagne et en Italie, on prend le problème à l'envers et on refuse d'utiliser comme levier les armes monétaires et budgétaires. On pense qu'il faut augmenter les salaires pour relancer la consommation, donc favoriser la croissance. A l'exemple des anglo-saxons, il faut inverser la logique. Il faut d'abord faire de la croissance. C'est diminuer le chômage qui peut faire bouger les salaires à la hausse. Depuis 2000, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis mènent une politique budgétaire franche avec une vive augmentation du déficit et une politique monétaire agressive avec une économie qui répond à ce stimuli. Le problème de la zone euro, c'est que lorsque la BCE baisse ses taux, il n'y a pas de canal de transmission vers l'activité. Avec des entreprises en situation plus favorable, cela pourrait créer des frustrations très fortes chez les salariés. Car si on compare le partage de la valeur ajoutée entre actionnaires et salariés, on est au point le plus bas. C'est assez inquiétant. Si la situation s'aggravait, cela pourrait devenir intenable. Les entreprises sont en position de force pour ne pas augmenter les salaires mais il y a un moment où la tendance devra s'inverser.
NON " La modération salariale doit être poursuivie "
MICHEL MARTINEZ, Directeur des études de l'institut Rexecode
Comme un ménage ne doit pas dépenser plus qu'il ne gagne, une entreprise doit veiller à ne pas dégrader son compte d'exploitation. Alors qu'elle doit servir des marchés à un prix fixé, il ne faut donc pas que les salaires évoluent trop vite pour ne pas détériorer sa rentabilité. Or la part des charges salariales (salaires + cotisations sociales) dans la valeur ajoutée (VA) est très élevée depuis le premier choc pétrolier parce que les coûts pétroliers ont grevé la VA et que les entreprises ne se sont pas suffisamment adaptées en licenciant peu ou très peu. Aujourd'hui, cette part des charges salariales dans la valeur ajoutée est la plus faible depuis la fin des années 90. Elle est même inférieure de cinq points (64,2 % en 2004) à ce qu'elle était au milieu des années 80 (69,2 % en 1985). Est-ce pour cela que l'on doit déclarer obligatoire la hausse des salaires ? La situation des années 80 était particulière. Aujourd'hui on consomme moins de pétrole et son prix relatif a bien moins augmenté que d'autres produits. Ce sont donc les années 90 qui sont, en fait, la référence avec une part moyenne de 64 % des charges salariales dans la VA. Selon nos prévisions, les coûts salariaux diminueront encore à 63,9 % en 2005 et à 63,8 % en 2006. C'est un retour pour que les entreprises restent dans le sentier d'une croissance équilibrée. Les entreprises sont prudentes. Et elles n'ont pas tant de marge de manoeuvre que cela. Il n'y a pas de secret. Quand la reprise est là, c'est l'emploi qui repart en premier. Et pas les salaires. Les entreprises font attention aux embauches : l'emploi est stable depuis 18 mois, et elles tableront plus sur la continuité de la modération salariale. Il y a peu de créations d'emplois et beaucoup de chômage. Pourquoi augmenteraient-elles les salaires ? C'est vrai que les résultats des entreprises se sont légèrement améliorés mais il ne faut pas crier au scandale si elles n'augmentent pas les salaires. Par prudence encore, elles ont préféré privilégier le versement de dividendes aux actionnaires. La question est de savoir jusqu'à quand cette situation sera soutenable ?
Propos recueillis par Jean-Michel Meyer

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