Les réformes sociales vouées à s'étioler ?

L'opinion était favorable à la réforme des régimes spéciaux. Mais cette approbation n'a pas résisté à l'examen de la diversité des situations des bénéficiaires.

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Pourquoi les grandes réformes sociales qui ont souvent le soutien de l'opinion au moment de leur annonce, deviennent-elles régulièrement impopulaires quelques manifestations plus tard ? Et cette étrange malédiction va-t-elle s'abattre bientôt sur la réforme des régimes spéciaux, récemment amorcée?
Une réponse assez répandue consiste à incriminer les syndicats : en mobilisant, en perturbant la vie publique, ils effraient l'opinion, laquelle finit toujours par préférer la paix sociale au désordre. Une autre réponse, complémentaire, consiste à stigmatiser le manque de cran des responsables politiques qui cèdent trop rapidement, effrayés par le coût électoral de l'impopularité.

Ces explications sont de courte vue, singulièrement dans le cas présent. Car l'opinion est non seulement favorable à la réforme, mais assez «remontée» contre les bénéficiaires des régimes spéciaux. En outre, cette réforme ne vise qu'une petite minorité de présumés «privilégiés », ce qui n'était le cas ni pour la réforme des retraites en 2003, ni pour le CPE en 2006 (la jeunesse concernée n'avait rien de spécialement « privilégiée »).

Et pourtant l'opinion pourrait très bien fléchir de nouveau. Pour une raison simple : l'augmentation du niveau moyen d'information sur le sujet.

Vu de loin en effet, la réforme desdits régimes paraît guidée par un louable souci d'égalité. On peut alors sans crainte promettre leur « abolition » en brandissant le glaive de la justice. Mais vu de près, les choses sont évidemment plus complexes. L'opinion découvre à présent que les présumés privilégiés ne sont pas seulement des cheminots (et des députés !) bardés d'avantages, mais aussi de modestes marins pêcheurs ou d'honnêtes policiers. Et qu'y compris chez les cheminots, il y a souvent loin du conducteur
de TGV au mécanicien de base.

Ces observations n'éliminent nullement la pertinence de cette réforme, mais elles en compliquent la tâche. La vertu d'une bonne politique serait en effet d'anticiper ce double mouvement de l'information et de la délibération qu'elle nourrit. Comment? En proposant des objectifs précis, capables de résister à l'examen de la diversité des situations.

Faute de l'avoir fait, Nicolas Sarkozy est aujourd'hui contraint d'habiller de grands gestes ce qui pourrait apparaître au fond comme une reculade. Les mots de «suppression» et d'« abolition» ont ainsi cédé le pas à une prudente « harmonisation ». Tout en continuant à manier la foudre et l'éclair, le président a même promis de veiller au maintien de «spécificités fortes ». Le tout dans un calendrier qui risque de paraître trop lent à ceux qui pariaient sur l'échéance de Noël, et trop court à ceux qui, plus naïvement encore, rêvaient d'une longue, paisible et interminable négociation entre partenaires sociaux.

En outre, à trop pousser sa fable justicière, le Président aura aiguisé inutilement les inquiétudes syndicales. Résultat : il se trouve aujourd'hui face à des centrales qui peuvent à tout moment être débordées par leur base. C'est vrai en particulier de la CGT pour qui la SNCF et quelques autres bastions publics sont le théâtre d'une bataille continuelle avec les plus radicaux. Et l'histoire récente nous a appris qu'au moindre mouvement de troupes, Bernard Thibault adopte volontiers la stratégie du « bouchon flottant ».

Alors, la malédiction va-t-elle s'abattre sur la réforme des régimes spéciaux ? Probablement pas, mais pour une raison paradoxale : c'est qu'en réalité, la grande lessive annoncée, cette nouvelle «nuit du 4 août» n'aura sans doute pas lieu.

Thierry Pech,
Secrétaire général de la République des idées.


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