"Les professionnels des déchets ménagers doivent travailler sur le tri à la maison"

Accroître le taux de recyclage des ordures ménagères, c’est possible, assure Henri Jeantet. Cofondateur du cabinet de conseil en stratégie et innovation Unknowns, il vient de conclure une étude, menée en octobre auprès d’une vingtaine de personnes, intitulée "Le déchet n’existe pas - le rapport des individus aux déchets ménagers et au tri à la lumière des sciences sociales", qui vise à mieux comprendre la manière dont sont perçues les multiples incitations à trier. Il en présente les conclusions à L’Usine Nouvelle.

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L’Usine Nouvelle – Pourquoi avez-vous décidé de vous pencher sur notre rapport au tri ?

Henri Jeantet – Il y a des écarts entre les discours, les représentations et la réalité des comportements. Le discours que l’on entend à propos du recyclage est très collectif et orienté vers l’environnement. Or, il fait appel à la conscience de chacun, ce qui est toujours très difficile. Il n’y a pas de déchets qui ne soient "que" des déchets : ce sont d’abord des objets, dont la caractéristique essentielle est que ceux-ci doivent sortir de notre vie. Une pelure de pomme peut être considérée comme un déchet, ou comme ayant une valeur pour le compostage, par exemple.

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Pourquoi décide-t-on d’accorder le statut de déchet à certains objets ?

Le déchet peut ne plus avoir de place dans notre vie, à l’instant présent ou au futur : il peut s’agir de restes, de choses en trop, ou bien de traces du passé (on ne souhaite pas conserver son fauteuil d’étudiant, par exemple). Deuxièmement, le déchet peut être en trop dans l’habitation : si l’on dispose d’un cellier dans lequel on stocke ses bouteilles vides, elles ont une place. Sans place de stockage, elles deviennent un déchet. Ensuite, ce stockage des déchets se fait le moins longtemps possible: la poubelle est une place de transit. Un déchet qui a vocation à être recyclé, comme du verre, peut néanmoins être stocké très longtemps. C’est alors la notion de saleté qui entre en ligne de compte : un non-fumeur ne supporte pas les mégots, par exemple. Ces normes d’hygiène sont extrêmement relatives selon les individus.

Quelle typologie des individus peut-on effectuer par rapport au tri ?

On distingue trois types d’individus face au tri. Les "convaincus" cherchent toutes les manières possibles de réutiliser un objet. Ils disposent d’une grande expertise environnementale et sont très prosélytes. Les "récalcitrants" au tri ne s’intéressent qu’à eux, et ne souhaitent surtout pas manipuler des déchets. Ils ferment la poubelle le plus vite possible, voir ajoutent des sprays antibactériens ! Pour s’en cacher, ils cherchent des lignes de fuites en disqualifiant systématiquement le tri. Puis vient le gros de la population, les "conformistes", qui trient par pression sociale. Ils cherchent des raccourcis pour se simplifier la vie. Ils essaient d’avoir des principes très simples pour trier, mais en faisant beaucoup d’erreurs. Ils trient à la mesure du confort de tri. Par exemple, ils choisissent de ne pas trier un déchet mouillé, mais de systématiquement trier une bouteille en plastique… pour arriver à un niveau de tri qui leur semble acceptable. L’enjeu réputationnel peut jouer : si la poubelle est refusée faute d’un tri correct, cela a de fortes conséquences.

Quels freins avez-vous identifié ?

Il y a des langages différents. Les individus appellent "bouteilles" ce que les industriels appellent des "corps creux", les cartons étant des "corps plats", etc. On informe souvent les gens avec un langage qui n’est pas le leur. Les règles varient également selon les endroits, et les repères sont flous (les codes couleurs changent selon les villes). Il n’y a pas de repères faciles à mémoriser. Les "conformistes" restent donc dans leur état et le niveau de tri de leurs déchets ne progresse pas. Or, c’est vraiment chez eux qu’il y a de la marge. Il faut aussi aider les gens à être actifs dans le recyclage : bien compresser les cartons, savoir stocker des déchets recyclables… La question de l’outillage technique se pose aussi : avec un compacteur, ce processus est plus simple.

Comment la question du réemploi peut-elle être présentée au grand public ?

Les déchets peuvent être réutilisés : ils peuvent avoir un nouvel usage, réalisé directement ou par un tiers. Dans la rue, un meuble peut être réutilisé. Mais compacter des bouteilles en plastique fait aussi de l’individu le premier maillon de la valorisation.En cassant soi-même le verre dans un container dédié, on contribue à la chaîne de recyclage. Pour le verre et le papier, la transformation de ces matières est intégrée, mais pas abordée sous l’angle de la valeur (les papiers valent de l’argent). Il faudra, à terme, acheter les déchets – aujourd’hui, le système n’est pas visible pour les individus. Ils seraient plus enclins à trier différemment. Les recycleurs doivent également sortir de leur isolement. S’ils veulent vraiment agir, ils doivent aider le grand public à mieux trier. Il faut passer de la communication à la phase fonctionnelle dans la vie quotidienne, en pensant même à la conception des appartements pour mieux stocker et trier. Le terrain de la maison est totalement sous-estimé, car gérer ses déchets, c’est gérer la place disponible chez soi.

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