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Les "monnaies complémentaires" entrent dans le mainstream, au bénéfice des entreprises

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Tribune Pour Philippe Lukacs, enseignant en management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris, le fait que les professionnels de la banque et de la finance s'intéressent aux nouvelles formes de monnaie que sont les "monnaies complémentaires", longtemps considérées comme utopiques, est le signe d’un basculement. Compte-tenu du potentiel de ces monnaies, il convient de suivre, voire d’accompagner ce mouvement.

Les monnaies complémentaires entrent dans le mainstream, au bénéfice des entreprises © DR

Le "Club Banque", le rendez-vous mensuel des professionnels de la banque et de la finance, vient d’organiser une réunion consacrée aux nouveaux moyens de paiement. Le projet de monnaie territoriale en cours de développement à Nantes a fait l’objet de l’une des trois interventions sélectionnées. Sa présentation n’a suscité aucune réaction négative. Au contraire, elle a focalisé l’essentiel des questions des participants.

Que les professionnels de la banque et de la finance marquent un intérêt pour ces nouvelles formes de monnaie que sont les "monnaies complémentaires", longtemps considérées comme utopiques, est le signe d’un basculement. Compte-tenu du potentiel de ces monnaies, il convient de suivre, voire d’accompagner ce mouvement.

Une dynamisation pour les entreprises, une réponse positive à la crise

Les "SoNantes" pourront être utilisés, par les entreprises et les habitants de l’agglomération nantaise, comme moyen de paiement en sus de l’euro, une "SoNantes" valant un euro. Par exemple, deux entreprises pourront convenir qu’une part de la facture, dument établie et comptabilisée en euros et affectée de la TVA correspondante, pourra être réglée en SoNantes. Sans aucun délai interbancaire, dès que l’entreprise acheteuse sera débitée des SoNantes, l’entreprise vendeuse sera créditée des SoNantes : gains en trésorerie.

Par ailleurs, les entreprises pourront proposer des "bons plans" à acheter en SoNantes sur le réseau social internet pour ce qui correspond à leur marge de production disponible mais non utilisée dans le circuit commercial normal en euros : gains de chiffre d’affaires.

Un tel mode de paiement fonctionne avec succès en Suisse, pays réputé pour sa rigueur, depuis plus de 70 ans. Les "WIR" (du nom d'une institution bancaire suisse qui émet sa propre monnaie, ndlr), créés en réponse à la crise de 1930, sont utilisés par près de 20 % des PME.

La première ambition des SoNantes est de permettre à 10 % des PME nantaises, soit 3 000 entreprises, de bénéficier de la dynamisation créée par une mise en réseau d’acteurs partageant une confiance et une cohésion mutuelle. Les habitants pourront aussi utiliser les SoNantes. Les initiateurs du projet ont en effet tenu à ce qu’ils puissent profiter, tout comme les entreprises, des bénéfices d’une telle dynamisation. Ils pourront régler en SoNantes de multiples services publics (transports en commun, parkings, musées, centres de loisirs…) dès lors que ceux-ci font l’objet d’une comptabilité privée.

Ils pourront aussi régler en SoNantes leurs achats aux entreprises et commerces les acceptant. Ils disposeront de SoNantes, soit en recevant une part de leur salaire en SoNantes, soit en échangeant des euros contre des SoNantes. Ils y trouveront là le moyen d’accéder à des "bons plans", de dynamiser leur territoire, de valoriser, au sens plein du terme, les relations de proximité et de confiance existant sur un territoire.

Les SoNantes entreront dans le concert économique en janvier 2015, sous forme totalement électronique (internet, smartphones, cartes,…)

Une co-construction associant largement tous les acteurs et soutenue par l'Europe

La monnaie complémentaire SoNantes associe largement citoyens, représentants du monde économique et collectivités publiques. Elle est soutenue et suivie avec attention par l’Union europénne : c'est une étape décisive franchie pour les monnaies complémentaires longtemps vues et développées de façon marginale.

Le projet, impulsé par la Mairie de Nantes, est porté par le Crédit Municipal de Nantes. Il est développé en association étroite avec la Chambre de Commerce et d’Industrie, la Chambre des Métiers et de l’artisanat et Chambre de l’économie sociale et solidaire du  territoire. Il est le fruit de multiples groupes de travail associant citoyens, responsables d’entreprises ou de commerces, les syndicats (la CGT de même que la CGPME), le monde bancaire, les enseignants…

Le nom de cette monnaie, SoNantes, résulte d’un concours lancé à la population, qui a recueilli près de 800 propositions. Le projet a été lancé en 2013, lorsque Nantes était "capitale verte" de l’Europe. Depuis, il est soutenu par l’Europe, au travers du programme Interreg IV NWE dans le cadre du projet "Community Currencies in Action" qui regroupe huit organismes anglais, gallois, belges, hollandais et français. Bien évidemment, il est développé dans le respect total de l’ensemble des règles définies par l’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution).

Longtemps, les "monnaies complémentaires", dont l’envol date des années 90, n’ont été vues et développées que dans un registre d’économie solidaire, à faible échelle. Les Sel (Systèmes d’Echanges Locaux) qui les ont fait connaître en France ont pu être considérés comme des monnaies "échange tricot contre confiture". Les Sol (pour "solidaire"), plus récents, n’ont comme ambition que de favoriser les échanges qu’entre ceux qui partagent déjà une vision solidaire du monde. Leur diffusion et impact sont forcément limités.

Le projet de Nantes marque une étape décisive : enfin, les monnaies complémentaires sont développées avec une ambition et un professionnalisme à la mesure de leur très grand potentiel.

Le potentiel de croissance des monnaies complémentaires

Une monnaie complémentaire, c’est une monnaie qu’un groupe se bâtit selon des règles qu’il définit lui-même, pour stimuler les échanges en son sein afin mieux atteindre le but qu’il s’est fixé. C’est une monnaie qui capitalise (le mot est employé à dessein) sur les liens qui peuvent exister au sein d’un groupe, et qui aide le groupe à atteindre ses buts. "Complémentaire", donc pouvant être utilisée en complément de la monnaie classique, elle permet à un groupe de "respirer", de se développer tantôt en s’appuyant sur les liens qui le fondent et en les renforçant, tantôt ouvert au monde, selon la dynamique du système mondial.

A l’heure où l’on commence à pressentir la nécessité de réinventer l’économie, en s’appuyant sur du lien humain et le développant, on comprend qu’il y a là un levier important. Or aujourd’hui, c’est maintenant possible. Internet permet une traçabilité des échanges et une fiabilisation des intervenants à coût raisonnable. Et le développement des réseaux sociaux rend de plus en plus facile et rapide l’atteinte de la masse critique de participants nécessaire à l’obtention d’une gamme suffisamment large de produits / services échangeables au sein du système.

Les responsables d’entreprises sont invités à réfléchir à ce qu’ils pourraient faire, en lien avec leurs partenaires, en s’inspirant de telles innovations.

Philippe Lukacs enseigne le management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris. Il est l'auteur de "Stratégie pour un futur souhaitable".

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2 commentaires

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08/07/2014 - 15h44 -

Il y a beaucoup de clichés sur les monnaies complémentaires (retisser le lien social, redynamiser l'économie locale, etc...). Ce n'est ni vrai ni faux, c'est simplement du domaine des possibles. En revanche il existe un point sur lequel il faut insister, c'est la "liberté". Cet aspect a été évoqué dans l'article de Philippe Lukacs avec le mot "respirer". Et c'est là que réside l'intérêt réel : quand une monnaie est créée, ce sont ses créateurs qui en définissent le fonctionnement et l'utilité au final. C'est cela qui change tout, car on peut attendre de cette création une réelle innovation, et donc le meilleur, et évidemment pourquoi pas le pire (je dis cela pour les pessimistes!).
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08/07/2014 - 11h00 -

Que "les" (ou "des" ?) professionnels de la banque et de la finance marquent un intérêt pour les "monnaies complémentaires" n'est pas en soi très significatif : les mêmes professionnels ont montré un intérêt marqué pour les "subprime" et les "CDS" il y a quelques années. On voit mal quels avantages réels le SoNantes apportera. L'exemple du règlement partiel d'une facture en SoNantes est éloquent : pour une seule facture, on multipliera par deux toutes les écritures. Et l'on ajoutera une relation bancaire supplémentaire, puisqu'il faudra disposer d'un compte au Crédit municipal de Nantes. Il est douteux que ces complications soient compensées par le petit gain en trésorerie obtenu. Et pas certain que les entreprises nantaises aient envie de confier leurs comptes à un organisme dépendant de la municipalité nantaise. Les monnaies complémentaires ne sont pas une nouveauté. Il s'en est créé dans les années 1930 pour échapper à la dépréciation monétaire. Seul le WIR a survécu jusqu'à nos jours. Les monnaies complémentaires d'aujourd'hui ne prétendent pas intervenir comme des canots de sauvetage contre l'inflation, d'abord parce que l'inflation est modeste mais surtout parce qu'elles sont indexées sur les monnaies légales (1 SoNantes = 1 euro, 1 WIR = 1 FS, 1 Bristol Pound = 1 BP, etc.). Bon nombre de monnaies complémentaires ont été lancées depuis une vingtaine d'années. Leur utilisation est partout restée anecdotique. Il est probable que certaines d'entre elles intéressent surtout les touristes et les collectionneurs de pièces et de billets. Ce ne sera pas le cas du SoNantes, qui ne sera qu'une sorte de porte-monnaie électronique local. On voit mal quel "lien humain" cela pourrait créer. Plus exactement, on voit bien le lien, mais non l'humain. Le Crédit municipal de Nantes a déposé à l'INPI la marque La SoNantaise. Mais bizarrement, pas la marque Le SoNantais...
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