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L'Usine Santé

Les manipulations génétiques de demain font peur

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Publié le

Les nouvelles techniques d’ingénierie génétique relancent la recherche sur les OGM pour la nutrition, la pharmacie et la médecine. Et posent des problèmes inédits à Bruxelles.

Avoir un nom imprononçable ne met pas à l’abri du succès. La preuve, l’enzyme Crispr-Cas9, née en 2012, est désormais une technologie phare dans les laboratoires travaillant sur la génétique. Chercheurs en biologie, producteurs de semences, laboratoires pharmaceutiques, médecins… tout le monde s’y met. Avec Crispr-Cas9, il est devenu possible de modifier une partie ciblée du génome d’un organisme plus simplement et à moindre coût que par les méthodes traditionnelles utilisées pour les OGM. Le procédé permet de diriger, sur une séquence précise de l’ADN, des « ciseaux moléculaires » (une enzyme) qui éliminent la portion visée. Idéal pour désactiver un gène et modifier les propriétés de l’organisme. Les biologistes du végétal s’en sont emparés pour créer des champignons qui ne brunissent pas et diverses variétés de riz, de tomates, de soja, d’orge… plus résistantes ou mieux adaptées à certaines conditions de culture. Les grands des semences (Monsanto, Syngenta…) sont sur le coup. DuPont a signé une alliance stratégique avec Caribou Biosciences, l’une des start-up dédiées à ­Crispr-Cas9.

Dans la pharmacie, AstraZeneca mène ses propres études, et multiplie les collaborations avec des centres de recherche américains et britanniques, GSK est entré au capital de Crispr Therapeutics, la start-up lancée par Emmanuelle Charpentier, co-découvreuse de la technique. Et Bayer a créé avec la même Crispr Therapeutics une joint-venture, dans le but d’inventer de nouvelles thérapies pour des maladies du sang, la cécité, et des troubles cardiaques congénitaux. En France, la start-up EligoBioscience veut utiliser Crispr-Cas9 pour créer de nouvelles générations d’antibiotiques.

Le potentiel est immense dans les méthodes de thérapie génique ou cellulaire. En agissant sélectivement sur un gène, les promoteurs de Crispr espèrent pouvoir traiter des maladies génétiques affectant les muscles, le foie, la vue… La start-up américaine Editas Medicine envisage des essais cliniques sur le traitement de la cécité dès 2017. En cancérologie, la modification ex-vivo de cellules immunitaires, réinjectées ensuite au patient pour cibler des cellules malades, est étudiée par Novartis avec Intellia Therapeutics, fondée par Jennifer Doudna, l’autre co-découvreuse de Crispr-Cas9. 

Aucune traçabilité des modifications apportées

La méthode permettrait aussi de faciliter la transplantation d’organes animaux (de porc) vers l’homme. Un laboratoire de Harvard a montré qu’il pouvait éliminer une série de gènes dangereux dans l’ADN de l’animal. Le sujet le plus sensible est l’utilisation potentielle de Crispr-Cas9 sur des embryons humains et les risques d’eugénisme. Des centaines de spécialistes ont signé une déclaration la qualifiant d’« irresponsable » tant que la technologie ne sera pas sécurisée et qu’aucun consensus social sur ses usages n’aura été atteint. Mais des laboratoires chinois ont déjà mené des expérimentations. En fait, Crispr-Cas9 pose des questions inédites aux régulateurs. La technique n’introduit pas d’ADN étranger à l’organisme traité et ne peut donc pas être tracée, contrairement aux procédés OGM traditionnels. Le dossier traîne ainsi depuis des mois sur le bureau de la Commission européenne.

Faut-il considérer Crispr-Cas9, et avec elle huit autres techniques de modification ciblée du génome (les New plant breeding techniques, ou NBT), comme des OGM et les intégrer dans une réglementation européenne jugée intenable par les PME ? La question est devenue polémique en France en avril, lorsque sept associations environnementales ont décidé de claquer la porte du Haut conseil des biotechnologies (HCB), un organe d’échange entre les parties prenantes dont l’avis a été demandé par le gouvernement français avant qu’il ne se prononce auprès de Bruxelles. Pour Greenpeace, la réponse était sans appel : il s’agit bien là d’« OGM cachés ». Or, dans une note de synthèse, le HCB a recommandé en février un encadrement au cas par cas de ces manipulations génétiques et des produits qui en sont issus. Suivant plus ou moins l’avis des industriels de l’agrochimie et des semences.

Pour les industriels, certaines NBT, dont Crispr-Cas9 ne fait pas partie, donnent naissance à une plante non distinguable d’une autre plante de même espèce obtenue par croisement conventionnel. Elles devraient alors échapper à l’étiquetage et au suivi des produits OGM dans l’Union européenne et donc à l’information des consommateurs. Les associations accusent le HCB d’avoir censuré un avis scientifique divergent. Du côté de l’Inra et des industriels, le lobbying se poursuit en faveur de « ces technologies de la deuxième chance pour les Européens », selon Thomas Paschal, le directeur de l’activité agroalimentaire du cabinet de stratégie Alcimed. Pas question de rater une nouvelle fois le tournant, alors que les NBT ont déjà conduit à la mise sur le marché de variétés végétales outre-Atlantique. « Nombre de ces technologies ont été développées en Europe et ce serait vraiment dommage de les laisser partir. Car le futur de l’agriculture serait alors très difficile. Surtout si les entreprises étrangères s’en emparent », s’inquiète Niels Louwaars, le directeur de Plantum, l’association hollandaise pour les produits de la reproduction des plantes.

Chez Limagrain, ces technologies s’apparentent à une boîte à outils intéressante et à un gage de compétitivité. À condition que la question de leur propriété intellectuelle – autre sujet de débat – soit tranchée… 

Bataille de brevets sur Crispr-Cas9

Qui a inventé Crispr-Cas9 ? La nature, puisque cette nouvelle méthode de modification du génome est inspirée d’un processus observé dans des bactéries. Mais sa paternité en tant qu’outil d’ingénierie génétique ouvrant la voie à de multiples applications est au centre d’une querelle sur des brevets. Deux équipes revendiquent la propriété intellectuelle du Crispr-Cas9. D’un côté, Jennifer Doudna (Berkeley, Californie) et la Française Emmanuelle Charpentier (aujourd’hui à l’Institut Max-Planck en Allemagne), de l’autre Feng Zhang (Broad Institute of MIT and Harvard). La bataille juridique ne fait sans doute que commencer. Chacun des inventeurs a contribué à créer des start-up qui développent la technologie Crispr-Cas9 pour des applications visant les plantes, la pharmacie et la médecine : Caribou Biosciences, Crispr Therapeutics, Editas Medicine, Intellia Therapeutics… Et comme ces start-up passent des accords de développement avec de grands groupes des secteurs concernés attirés par d’énormes nouveaux marchés à venir, l’évolution du conflit sur la propriété intellectuelle de Crispr-Cas9 est l’objet de toutes les attentions. 

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