Les hauts et les bas de l'intelligence économique

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Le monde de l'intelligence économique va-t-il s'enliser dans les mêmes inerties que celles qui ont paralysé le positionnement des documentalistes et des veilleurs technologiques ? Telle est la question qui ressort du bilan que l'on peut faire aujourd'hui

Les hauts et les bas de l'intelligence économique © © DR

L'expertise en intelligence économique est confrontée à une situation paradoxale : l'évolution chaotique de l'économie mondiale décuple les besoins opérationnels en information formulés par les entreprises. Cette évolution du contexte se traduit par des mutations en termes de management de l'information à l'intérieur de grands groupes du CAC 40. Non seulement des réseaux transversaux sont formalisés et validés par des directions générales mais cette professionnalisation passe aussi par une mise en œuvre de technologies de l'information adaptées à ces nouvelles pratiques.

Le durcissement de la compétition et le risque de voir s'instaurer une incertitude durable sur l'instabilité des économies de marché, expliquent cette conduite du changement opérée sur plusieurs années. Le volume des commandes passées aux acteurs du marché privé de l'information s'accroit en proportion en matière de ces contrats d'audit de sécurité des entreprises, de missions exploratoires dans les économies émergentes, de monographies d'entreprises concurrentes, d'opérations d'influence et de lobbying autour des appels d'offre. De ce point de vue, le marché de l'intelligence économique (sources ouvertes) sans oublier celui du renseignement économique (sources fermées) se porte plutôt bien.

L'IE, un métier non reconnu

A contrario, le concept en tant que tel bute sur un certain nombre de réalités. La première est la qualification en termes de métiers. L'expertise en intelligence économique est perçue comme un niveau très intermédiaire de qualification par les directions des ressources humaines. Les jeunes diplômés qui réussissent avec un diplôme d'intelligence économique en poche le font la plupart du temps sous une autre appellation. Cette absence de reconnaissance par la qualification du métier est un des obstacles les plus importants à l'émergence d'une véritable communauté de professionnels. Si on prend le cas des Etats-Unis, la Society of Competitors Professionals (Scip) a été créée à l'origine par des anciens du renseignement américain. Elle a atteint son stade de maturité au bout d'une dizaine d'années et est principalement composée désormais de cadres issus de l'entreprise. Cela é été possible par l'intégration des concepts de Business intelligence (approche des clients et du marché) et du Compétitive Intelligence (surveillance de la concurrence) dans les modes opératoires des entreprises.

La France n'a pas suivi la même voie. Les tentatives de regroupement des premiers cercles d'experts ont très vite tournées en rond. Que ce soit la Scip France, l'Afdie, la tentative du Medef Paris ou la Fepie, le bilan de ces expériences est le même : les représentants des entreprises sont minoritaires et ont une position rarement stratégique dans la hiérarchie.

Autre constatation inquiétante : les grands cabinets de consultants sont absents des débats sur la question du management de l'information alors qu'ils commencent à atteindre leurs limites dans ce domaine. De leur côté, les cabinets d'intelligence économique qui ont une forte progression de chiffre d'affaires désertent de plus en plus ce type de réunion. Cet échec rappelle celui des documentalistes et des veilleurs sans oublier les spécialistes du risque pays qui ont tenté sans succès de se hisser à un niveau plus élevé dans le management de l'information des entreprises au cours des années 80 et 90.

L'intelligence économique en tant que concept innovant

La polarisation des décideurs sur la valeur du secret a bloqué la reconnaissance de l'expertise dans le domaine des sources ouvertes. On connait bien l'équation dérivée de la culture française, l'information c'est le pouvoir donc elle n'est pas un bien qu'on échange facilement. Le blocage de l'intelligence économique en tant que concept innovant se situe aussi dans le processus de formation et dans la transmission du savoir, que ce soit dans le monde éducatif ou dans le monde des entreprises. Il devient urgent d'opérer une réforme fondamentale de l'enseignement ES des lycées dans la mesure où il est incompréhensible que ne soit pas enseigné un minimum de culture générale sur le rôle de l'information dans le développement et la compétition économique mondiale. Cette carence a des conséquences vérifiables jusqu'en bac plus 5.

La plupart des étudiants qui finissent leurs études ne savent pas répondre à des questions élémentaires : à quoi sert l'Anvar, pourquoi l'Inpi a été créé, quels sont les opérateurs du marché privé de l'information,  comment évolue l'offre publique d'informations ? La liste est longue. Une telle inculture informationnelle pénalise notre économie dans la mesure où les jeunes diplômés qui sortent des grandes écoles ou de l'université doivent se former sur le tas pour devenir opérationnels en termes de management de l'information et d'intelligence économique. Autrement dit, il est urgent d'agir non pas pour sauver un concept mais pour répondre aux besoins informationnels croissants des entreprises dont une partie d'entre elles est en situation de survie.

Christian Harbulot

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