L'Usine Aéro

"Les gains d'Ariane 6 viendront de la rationalisation de l'outil industriel", selon François Auque, PDG d'Astrium

Hassan Meddah , , , ,

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Entretien Dans une interview exclusive accordée à L'Usine Nouvelle en marge de la World Satellite Business Week, qui se déroule du 9 au 13 septembre à Paris, François Auque, PDG d'Astrium (groupe EADS) revient sur les grands sujets d'actualité qui bousculent le secteur spatial : le nouveau modèle industriel de l'américain SpaceX, les enjeux autour d'Ariane 6, la compétition féroce sur le marché des satellites, la création du nouveau comité de concertation Etat-Industrie sur l'espace...

Les gains d'Ariane 6 viendront de la rationalisation de l'outil industriel, selon François Auque, PDG d'Astrium

 

L’Usine Nouvelle - Qu'attendez vous de la mise en place du nouveau CoSpace, le comité de concertation Etat-Industrie sur l'espace ?

François Auque - C'est une initiative qu'Astrium a contribué à susciter. Dans le domaine spatial, il est important que les acteurs publics et privés échangent et bâtissent une stratégie commune. Un peu à l'exemple de ce qui se passe dans l'industrie aéronautique avec le Corac et de ce qui se passe déjà en Allemagne où la concertation est permanente entre les acteurs privés et l'Etat dans le domaine spatial.

Nous nous réjouissons naturellement des 50 millions octroyés pour soutenir la filière spatiale. Avoir à la fois une ministre de la Recherche et un ministre de la Défense qui s’intéressent activement à l’espace est une chance historique. Un soutien conforté des pouvoirs publics est important car l'activité spatiale partout dans le monde ne fonctionne que par le soutien des pouvoirs publics.

L'agence spatiale européenne (ESA) a arrêté la configuration d'Ariane 6 en juillet dernier. Quel est l'enjeu autour de ce nouveau lanceur?

Le marché des lanceurs est très compétitif. C'est la raison pour laquelle Astrium soutient à fond Ariane 6 et l'étape intermédiaire Ariane 5 ME. Si on veut que l'Europe survive dans l'industrie des lanceurs, il faut qu'Ariane 6 représente un coût au kilogramme lancé en orbite bien inférieur à Ariane 5 et Ariane 5ME. C'est un défi énorme. D'autant plus qu'Ariane 6 représentera environ la moitié d'une Ariane 5 ME (Ariane 6 pourra transporter un satellite à la fois contre deux pour Ariane 5 ME, ndlr). Il faut donc absolument maintenir notre part de marché afin de fabriquer une douzaine d'Ariane 6 par an. Car si on se contente de six Ariane 6 par an comme c’est le cas actuellement, cela signifierait que notre industrie européenne serait réduite de moitié par rapport à la situation actuelle !

Où en êtes vous de vos travaux de développement ?

Il faut bien sûr faire le plus court et le moins coûteux possible. Nous avons travaillé sur les communalités entre les lanceurs Ariane 6 et Ariane 5ME. Nous avons défini un étage supérieur commun. L'enjeu essentiel porte toutefois sur les coûts récurrents. Dans les délais impartis, avec un premier vol pour 2021, vous ne pouvez pas réaliser des ruptures technologiques majeures. L'essentiel de l'amélioration va donc porter sur la rationalisation de l'outil industriel. Cela signifie une restructuration très significative de l'industrie des lanceurs en Europe qui sera décidée par les états membres de l'ESA.

Quels enseignements tirez-vous des premiers succès de l’américain SpaceX ?

Il y a trois leçons à en tirer et elles sont largement passées sous silence en Europe. D'abord, la NASA a donné de l'argent à cette entreprise tout en la laissant libre de mettre en oeuvre ses méthodes de développement et de production. La première leçon de SpaceX, c'est la non intervention des agences étatiques dans l'organisation industrielle. Cette condition ne semble pas réalisable en Europe. Deuxième leçon : la volonté de tout faire ou presque sur un site unique. Là encore, «Good luck» pour en faire autant en Europe ! Si un site s'y prête, c'est évidemment celui des Mureaux (principal site de développement et de production d'Astrium situé en région parisienne, ndlr). Est ce que l'on peut tout regrouper en Europe ? Evidemment non. Car les autres états européens qui financent Ariane s'y opposeraient exigeant un retour industriel à la hauteur de leurs investissements ! Dernière leçon: ne pas hésiter à réutiliser des technologies déjà développées pour faire des économies. Bref, comme aurait dit le général De Gaulle, on peut sauter sur sa chaise, comme un cabri, en disant «SpaceX ! SpaceX ! SpaceX !», mais il faut avoir le courage et la cohérence à ce moment là d'en tirer toutes les conséquences. On demande aux industriels de s'inspirer du modèle SpaceX en nous imposant des contraintes totalement incompatibles. On est dans la schizophrénie la plus totale !

Sur le marché des satellites, comment Astrium défend ses parts de marché ?

Le segment des satellites de télécommunications est stable. C'est un petit marché : il s'en vend entre 20 et 25 par an dans le monde. C'est l'équivalent de 25 Airbus seulement ! Mais il est en situation de surcapacité et donc extrêmement compétitif. Pour défendre sa part de marché, Astrium doit faire preuve d'innovation technologique en permanence. Avec Boeing, Astrium est le grand acteur mondial des satellites exploitant la bande de communication Ka (bande de fréquence destinée à la diffusion de l’internet par satellite, ndlr). Deuxièmement, il faut faire preuve d'une grande fiabilité. Notre plateforme Eurostar a battu le record de longévité ; récemment un satellite a été désorbité 22 ans après son lancement ! Ces atouts nous permettent de gagner dans des conditions de concurrence terribles par rapport aux acteurs américains qui pratiquent des prix extrêmement bas. Nous avons même été capables de battre Boeing sur son terrain en Amérique du Nord en décrochant en août dernier le contrat avec l'opérateur canadien Telesat. Avec quatre satellites - voir plus d'ici la fin de l'année - en commande, nous maintiendrons notre part de marché mondiale sur les satellites télécoms autour des 20%.

Et dans le domaine des satellites d'observation ?

Astrium est de loin le premier exportateur mondial sur ce segment. Nous en avons vendu à une dizaine de pays depuis 2002, soit dix satellites en comptant Falcon Eye (le ministre de la Défense a annoncé la semaine dernière la vente de deux exemplaires de ce satellite aux Emirats Arabes Unis, ndlr). Nous venons de livrer un satellite au Vietnam et nous avons d'autres opportunités. Nous tirons les fruits de notre leadership dans le domaine de l'observation optique et notamment dans le domaine du carbure de silicium. Ainsi, le satellite Gaïa actuellement à Kourou va permettre de cartograhier la voie lactée en 3D. Sa précision est telle qu'il permettrait de distinguer entre la Terre et la Lune un détail de la taille d'un ongle. Par ailleurs, Astrium a été sélectionné pour fournir l'un des quatre instruments optiques du futur télescope américain qui remplacera Hubble.

Dans quelle mesure tirez-vous parti du plan d'optimisation annoncé il y a trois ans ?

L'objectif à travers notre programme Agile d'amélioration des performances était de dégager des économies de l'ordre de 400 millions d'euros en année pleine à l'horizon 2015. Nous sommes sur cette tendance. Une partie de ces économies a pu être réaffectée à la R&D autofinancée. Nous avons également réalisé des améliorations significatives sur le plan industriel en optimisant nos cycles de production. Entre le jour où nous avons décidé de lancer Spot 6 et son lancement, il s'est passé seulement trois ans uniquement, contre cinq ans pour la génération précédente.

Beaucoup d'observateurs voudraient vous marier avec votre concurrent Thales Alenia Space (TAS). Est ce que cela fait sens ? 

Le sujet est très simple. Nous sommes dans un schéma en Europe où il n'y pas suffisamment d'argent pour entretenir durablement une compétition frontale entre deux grands industriels. Néanmoins les clients institutionnels veulent plus d'acteurs que moins pour faire jouer la concurrence. Or ils distribuent la moitié de l'argent qui est utilisé dans l'Espace en Europe. Comment vivre avec cette contradiction ? En organisant un mélange de compétition et de coopération. Astrium et TAS ont ainsi des produits communs comme la plateforme Alphabus, mais se différencient par la charge utile. Le gouvernement français impose un certain nombre de partages industriels pour faire des programmes à 50/50. Si dans certains pays, nous décidons de notre propre initiative d'avancer en commun, nous pouvons nous retrouver en compétition féroce auprès d'autres clients commerciaux et dans d'autres programmes. A force de ne pas être durable, ce modèle va finir par l'être…

Propos recueillis par Hassan Meddah

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1 commentaire

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09/09/2013 - 21h40 -

Pour aller plus loin sur la "coopétition" entre Astrium et Thales Alenia Space, on pourra lire cette étude : http://ick.li/fVciMr
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