Les fusions-acquisitions dans la chimie : démarche salvatrice ou purement mercantile ?

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Après plusieurs années d'activité au beau fixe, les groupes chimiques recherchent activement de nouveaux segments de croissance non cycliques. Les fusions-acquisitions ont doucement mais sûrement refaçonné l'activité dans les régions fortement industrialisées, observe Thorsten Bug, senior manager au sein de Germany Trade and Invest.  

 

En 2013, la Chine est devenue le premier pays à franchir la barre des 1 000 milliards d'euros de chiffre d'affaires dans l'industrie chimique. Représentant environ un tiers des ventes mondiales, le marché chinois de la chimie pèse quasiment aussi lourd que les marchés européen et nord-américain réunis. Une raison à cela : l'incroyable taux de croissance annuelle des ventes en Chine, qui a tourné autour des 25 % pendant 10 ans, entre 2003 et 2013. L'immensité du marché chinois a contribué à la diffusion régionale des investissements réalisés ces dernières années sur les sites de production. Pour répondre aux besoins de ce marché, les groupes chimiques de toutes les régions fortement industrialisées ont exporté leurs technologies de production en Chine. Elles y ont généré des volumes de vente, ainsi que les bénéfices associés, et ont pu rapatrier au moins une partie de ces bénéfices dans leurs pays d'origine.
Par ailleurs, au cours des dix dernières années, les nouvelles usines qui ont vu le jour ont été implantées de plus en plus près des matières premières qu'elles allaient exploiter : dans la péninsule Arabique dans le cas du pétrole, et principalement aux États-Unis pour ce qui est du gaz de schiste. Résultat : sur la péninsule Arabique, où le pétrole est extrait à moins de 10 dollars le baril, on constate un phénomène de concentration, avec un petit comité d'usines de chimie organique produisant de gros volumes. Le développement du gaz de schiste aux États-Unis a connu une dynamique bien plus forte, qui a engendré une série d'investissements sur les sites de production, jusqu'à la chute des cours du pétrole au cours de l'été 2014.


BYE BYE LA "CHIMIE DE PAPA"

Malgré un déplacement du marché vers l'Orient, et les problématiques évoquées sur les produits de base, les groupes chimiques européens ont connu un développement prospère depuis l'éclatement de la bulle immobilière américaine. Si la part européenne du chiffre d'affaires mondial a été quasiment réduite de moitié entre 2003 et 2013, force est de constater que sa valeur absolue est pourtant en nette hausse : plus 170 milliards d'euros sur cette même période.
Depuis la chute des ventes en 2009, les chimistes allemands ont su améliorer de manière continue leurs résultats financiers sur le marché européen. Quasiment tous les ténors (BASF, Bayer, Merck…) présentent un taux de marge d'exploitation à deux chiffres, témoignant de la santé de l'activité, ainsi qu'un résultat net systématiquement positif.
Plusieurs sociétés ont interrompu des produits et fermé des divisions dont les marges accusaient un net recul au cours des dernières années. Cela concerne souvent des références produites en gros volumes, telles que le styrène – comme l’acquisition par Ineos de Styrolution, détenu à 50% par BASF) ou le dioxyde de titane (avec l’activité de Rockwood cédée à Huntsman). Cependant, pour ce qui est des produits chimiques de base, toute la question est de déterminer si des marges réduites sur de gros volumes sont plus ou moins intéressantes que des marges potentiellement très élevées, mais sur des produits qui n'ont à l'heure actuelle pas de marché tangible à cibler.


RECHERCHE PRODUITS SPÉCIALISÉS DÉSESPÉRÉMENT


Les opérations d’acquisitions devraient être les premières bénéficiaires des capitaux dégagés par ces stratégies de désinvestissement. Et notamment parce que l'industrie chimique ne prévoit pas d'innovation radicale ni de découverte de nouvelles molécules aux propriétés révolutionnaires. Les chimistes du monde entier exploitent l'extraordinaire réserve de capital engrangée à l'heure actuelle en recherchant des segments de croissance qui soient potentiellement exempts de toute cyclicité.
C'est ainsi que le secteur pharmaceutique a vu se concrétiser au cours de la dernière décennie plusieurs transactions se chiffrant en milliards. Au-delà du segment pharmaceutique, la chimie fine, ou chimie de spécialité, joue également un rôle majeur. Le groupe BASF s'est notamment offert, en 2006, l'américain Engelhard, connu pour sa haute expertise sur les catalyseurs pour plus de 4,6 milliards d'euros, l'activité de produits chimiques pour le bâtiment de l'allemand Degussa pour 2,7 milliards d'euros, le suisse Ciba pour plus de 5,8 milliards d'euros en 2009, et enfin l'allemand Cognis en 2010, pour 3,1 milliards d'euros.


DES TECHNOLOGIES TRANSVERSALES : LA CLÉ D'UNE RÉUSSITE PÉRENNE


Outre les fusions-acquisitions, les chimistes allemands investissent également, même s’il s’agit de sommes plus modestes, dans des secteurs prometteurs pour l'avenir. Les technologies transversales telles que les biotechnologies industrielles, les biotechnologies végétales et les technologies énergétiques novatrices font l'objet de toutes les attentions, compte tenu de la nécessité d'identifier d'autres sources de matières premières et de répondre aux enjeux énergétiques et de mobilité.
Côté matières premières, la fabrication de produits chimiques à partir de sucre et d'amidon, et l'usage de biomasse lignocellulosique comme matière première, figurent parmi les techniques les plus en vue. BASF a ainsi réalisé deux investissements dans ce secteur aux États-Unis, et notamment racheté Verenium pour plus de 55 millions d'euros en 2013, une société de pointe sur le secteur des enzymes. Tandis que le groupe Lanxess achetait pour 9 millions d'euros de parts dans Bioamber, une joint-venture franco-américaine qui était en 2012 le leader mondial de la production d'acide succinique d'origine végétale. L’an dernier, c’est Evonik qui est entré au capital du groupe californien Biosynthetic Technologies, spécialisé dans les lubrifiants à base de matières naturelles, les étholides.

 

Thorsten Bug est responsable senior du secteur de la chimie chez Germany Trade and Invest, l'agence allemande officielle pour la promotion des investissements

Les avis d'experts et points de vue sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n’engagent en rien la rédaction.

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