Les français croient en leur avenir dans la chaussure de sécurité

Pour contenir l'offensive italienne sur les prix, les industriels misent sur leur technicité et la flexibilité de leur outil industriel.

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Les français croient en leur avenir dans la chaussure de sécurité

La chaussure de sécurité, après celle de ville, s'engage-t-elle dans la voie sans retour des délocalisations ? Les interrogations sur l'avenir de Jallatte, leader national, mais contrôlé par le fonds britannique CVC Capital Partners, ont posé brutalement la question. Le P-DG de l'entreprise, Jean-Charles Poilleux, a précisé qu'aucune décision n'était prise, mais on sait d'expérience que le seul fait de poser la question est rarement de bon au- gure. Et, selon les statistiques professionnelles, les importations ont dépassé les exportations pour la première fois l'an dernier. Conquérir des marchés locaux Pourtant, chez les industriels, l'atmosphère n'est pas au défaitisme. Le paysage concurrentiel n'est d'ailleurs pas le même que dans la chaussure de ville. Les producteurs français ne sont pas victimes d'un déferlement de produits asiatiques, même si l'on enregistre quelques importations en provenance de l'Inde et du Pakistan. Et certaines délocalisations correspondent à des objectifs précis. Si Lemaître Sécurité a créé des unités aux Philippines et en Afrique du Sud, c'est dans le cadre d'une stratégie internatio- nale originale, pour conquérir les marchés locaux. Les industriels hexagonaux font toutefois face à une pression croissante des chaussures italiennes de bas de gamme, souvent vendues moins de 100 francs, alors que le bas de la fourchette, pour les françaises, est de l'ordre de 120 à 160 francs, le haut pouvant atteindre, voire dépasser exceptionnellement, les 500 francs. Comme dans la chaussure de ville, des italiens ont délocalisé une partie de leur production, notamment en Tunisie. C'est le cas d'Almar, le leader européen, que vient d'acheter CVC, déjà propriétaire de Jallatte. Certains travaillent de manière plus ou moins claire avec l'Albanie, et leurs concurrents redoutent qu'ils ne développent cette collaboration. L'une des ripostes est de délocaliser soi-même. Si les salariés de Jallatte sont inquiets, c'est parce qu'ils craignent que leur employeur, qui sous-traite en Tunisie, n'y transfère des fabrications. Bacou, le numéro 2 français de la spécialité, a créé une unité au Maroc. Mais, pour cette entreprise, également présente en Slovaquie, il s'agit plus d'une implantation de complément que de substitution. Ces deux unités réalisent des " tiges ", dont la fabrication est peu automatisable, qui sont ensuite envoyées en France pour être intégrées au produit final. Si l'unité de Slovaquie fabrique des chaussures entières, il s'agit seulement de trois modèles de base destinés au marché local. " Pas question, précise Xavier Roussel, directeur commercial de la division chaussant de Bacou, de remettre en cause une politique qui mise d'abord sur la technicité et l'innovation ". L'entreprise va lancer dans quelques semaines le système Nit'Lite, une semelle en caoutchouc allégée et souple fabriquée par vulcanisation. Les semelles destinées aux postes de travail exposés à une chaleur élevée étaient, jusqu'à présent, lourdes et dures. Améliorer les performances Cette innovation s'inscrit dans la continuité d'une politique lancée au milieu des années 90, après des années d'un immobilisme relatif et pour faire face précisément à l'offensive des italiens. Après une analyse des accidents du travail, Bacou constatait que les écrasements et les perforations de pied diminuaient, mais que les torsions et les glissades augmentaient. Il mettait alors au point le système triaxe, qui améliore les performances de la chaussure dans trois domaines (adhérence de la semelle, absorption des chocs et stabilisation du pied) et qui représente aujourd'hui plus de la moitié des ventes. Puis il lançait avec succès un embout de chaussure en composite plus léger et plus souple que l'acier. Le numéro 3 national, Lemaître Sécurité, a mis au point une semelle incurvée qui assure une plus grande stabilité sur sol meuble et un système de ventilation de ses chaussures. Eckel a ses propres solutions pour éviter les entorses et absorber l'humidité. Exemples parmi d'autres. Autre arme, pour faire face aux importations à bas prix : l'outil industriel. L'automatisation concerne un nombre croissant d'opérations, dont le montage et le semelage. En revanche, elle continue d'exclure la coupe, et, pour le piquage, elle constitue une solution plus coûteuse que le travail à la main dans un pays à bas salaires. Un marché très segmenté La flexibilité est tout aussi importante. Le marché est fortement segmenté. Si la réglementation européenne contribue à l'ouverture des frontières, elle protège également les membres de l'Union. Elle distingue les chaussures de sécurité, de protection et de travail, chacune des catégories répondant à des exigences très précises, et est beaucoup plus rigoureuse que l'américaine. Aussi les deux marchés restent-ils étanches. Bacou, très présent outre-Atlantique pour tous les autres équipements de sécurité, y vend très peu de chaussures. Et les américains n'ont pas attaqué le marché français. Les modèles varient aussi en fonction de l'environnement technique et du climat. Enfin, le mode de commercialisation est spécifique. Ce sont les employeurs (responsables, y compris pénalement, du respect des règles de sécurité) qui passent les commandes, soit directement aux industriels, soit, le plus souvent, à des distributeurs. Une PME peut commander une trentaine de paires de chaussures, une grande entreprise de 50 000 à 70 000 en un an, mais réparties en une vingtaine de modèles, sans parler des pointures, et avec un échelonnement des livraisons. C'est un vrai casse-tête pour la gestion de production et la logistique. " Mais les efforts sont payants, précise Xavier Roussel, car si les unités délocalisées savent traiter les grandes séries, elles ne peuvent pas répondre à la fragmentation des commandes. " Désormais, la plupart des industriels français se soucient de l'esthétique et de la mode. Bien des chaussures de sécurité n'ont rien à envier à des chaussures de ville, et, d'ailleurs, des salariés les gardent quand ils quittent l'entreprise. Et puis, il y a les exemples fameux de Doc Martens et de Caterpillar. Alors, pourquoi ne pas les commercialiser aussi dans les circuits de distribution grand public ? Mardon, spécialiste de la chaussure de sécurité pour femmes, installé à Rillieux-la-Pape, près de Lyon, s'apprête à franchir le pas. Chez Bacou (où l'on distribue Doc Martens en France, mais uniquement à destination des professionnels), on est d'une grande prudence. On observe que la frontière est parfois floue entre le professionnel et le loisir (jardinage, bricolage, etc.), et que, dans les régions rurales peu peuplées, les différents publics s'adressent aux mêmes rares distributeurs. Toutefois, les grandes surfaces spécialisées dans le bricolage, qui vendent des gants, restent réservées à l'égard des chaussures. Mais, avec le développement de la chaussure " de travail ", l'une des trois catégories de la réglementation européenne, la situation peut évoluer. Et les industriels cherchent à tirer parti de l'effet de mode (mais aussi de la recherche de confort) en jouant sur le rôle de prescripteur de l'utilisateur vis-à-vis de son employeur. Rester maîtres de leur stratégie Mais ils ont le sentiment que la chaussure de sécurité et celle de ville sont des métiers différents et qu'ils n'ont aucun intérêt à en changer. La chaussure de sécurité est un produit technique, un " consommable industriel ". Celle de ville relève du marketing, et le savoir-faire industriel qui lui est lié est désormais à la portée de tous. Pour l'instant, les professionnels estiment rester maîtres de leur stratégie. La pression italienne peut toutefois créer des difficultés aux petites entreprises qui n'ont pas d'avantage compétitif fort sur un point précis. Et le fait, pour Jallatte, de se retrouver dans le même groupe qu'Almar lui pose un problème de stratégie. Les numéros 1 et 2 européens ont fait des choix opposés, Jallatte ayant une forte notoriété et des produits très performants dans le haut de gamme. On peut certes parler de complémentarité. Mais les options faites au niveau du groupe ne seront pas neutres quant à l'évolution du marché. Elles peuvent contribuer à le tirer vers le haut ou vers le bas.


Les chiffres clés Production française 2000 : 8,7 millions de paires (sur un total " chaussures " de 100 millions) Exportations : 4 millions de francs (50 millions) Importations : 4,4 millions de francs (280 millions) Effectif : 1 500 personnes (21 000).

Mardon, l'original Mardon, qui s'est spécialisé dans la chaussure de sécurité pour femmes, vient de réaliser une " première " avec le lancement d'une collection " printemps-été " baptisée " Caraïbes ", qui offre notamment un choix de couleurs, dont certaines inhabituelles pour ce type de chaussures (mauve, pastel, léopard). Il s'apprête à commercialiser ses produits dans la grande distribution. Il réalise des tests avec quelques points de vente pilotes et le premier accueil est plutôt bon. Mais Mardon, installé à Rillieux-la-Pape, près de Lyon, est un tout petit fabricant (près de 3 millions de francs de chiffre d'affaires, 8 personnes) sur un créneau particulier, même si son objectif est de passer rapidement de 25 000 à 40 000 paires par an. Frédérick Donaglia, l'animateur de la PMI, souligne d'ailleurs que, si la tendance s'inscrit dans le long terme, elle est actuellement amplifiée par le phénomène de mode qui, pour les femmes, bannit les talons aiguille et privilégie les embouts larges, et qui, lui, pourrait se révéler éphémère.

Les différents acteurs La France compte une vingtaine de fabricants de chaussures de sécurité. Le leader, Jallatte, numéro 2 en Europe (600 millions de francs de chiffre d'affaires, 800 personnes), est installé dans le Gard. Numéro 3 en Europe avec une division chaussant qui produit essentiellement en Ardèche et réalise 250 millions de francs de chiffre d'affaires, Bacou est un généraliste de l'équipement de sécurité qui va fusionner avec Christian Dalloz (qui ne fabrique pas de chaussures). Bacou contrôle Béal (à Givors, près de Lyon). Viennent ensuite Lemaître, MTS, Parade (du groupe Eram, seul grand de la chaussure de ville à être présent dans la sécurité), Eckel (installé dans le même village alsacien que Lemaître, La Walck), etc.

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