[Les experts de L'Usine] Tous heureux face au changement, une nouvelle injonction paradoxale?

C'est  le nouveau mantra des entreprises : il faut changer. Et être heureux. Mais ce n'est pas si simple, explique Elsa Cuisinier, senior partner de Colombus Consulting. Si le manager veut s'occuper du bonheur des uns et des autres, il doit prendre en compte leurs peurs et leurs attentes. Il n'y a pas de recette unique pour atteindre le bonheur, les entreprises ne doivent pas l'oublier. 

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[Les experts de L'Usine] Tous heureux face au changement, une nouvelle injonction paradoxale?
En période de changement, il est peu probable que tout le monde soit heureux en même temps.

Sommes-nous tous devenus des inconditionnels du bonheur, de ceux qui ne supportent plus l’opposition, l’émotion dissidente, la moindre vision négative ? Dans l’univers de l’entreprise et plus particulièrement dans celui de la conduite du changement, domaine que je connais bien, cette « mélodie du bonheur » influence les projets. Lors de la mise en place de programme de transformation, il est parfois difficile d’accepter l’expression d’émotions personnelles ou d’interrogations. Les ateliers d’expression ou de co-construction sont parfois vifs. L’acceptation du changement ne semble jamais assez rapide. Le management s’impatiente. « Hier, beaucoup de réticence ont été exprimés sur le programme au cours de la présentation. René, qui est habituellement un bon manager très apprécié de ses collaborateurs, n’a pas su convaincre. Au prochain atelier, mettez l’accent uniquement sur les points positifs du projet. Il faut que les collaborateurs soient enthousiastes, heureux et adhérent rapidement » témoigne un directeur.

Une affaire de culture

Mais le bonheur est endogène. Pour être performante, l’entreprise doit obtenir le meilleur de chacun en créant l’environnement propice au développement du collaborateur, à la naissance de la passion au travers d’un projet attractif et à la reconnaissance du groupe à tous les niveaux. Pour créer les conditions de motivation nécessaires, nous savons que chacun aura à trouver sa propre valeur ajoutée en marchant. Les équipes et les individus ne découvriront pas les mêmes obstacles au même moment. Le management devra non seulement l’admettre, le comprendre, mais aussi intégrer la différence et la reconnaissance des compétences émotives dans le process. Pour rester efficace, le projet doit se nourrir de la culture de chacun de ses acteurs.

Souvent à notre insu, cette injonction du bonheur est issue de notre culture occidentale. Le bonheur, c’est une affaire de volonté, d’état d’esprit, de maîtrise intérieure. Cela s’apprend. En politique, à l’école, dans l’entreprise, la persévérance et l’effort personnel sont toujours récompensés. C’est le fonctionnement de la méritocratie qui, il faut le reconnaître, a produit de nombreuses réussites. Deux sociologues, Eva Illouz et Edgard Cabanas ont décrit dans un livre dont le titre « Happycratie » ce phénomène sociologique avec lequel nous vivons sans oser le critiquer.

LES Happycondriaques

Pourquoi ne pas construire son bonheur ? Rien n’est plus légitime. Et pourquoi ne pas être toujours heureux au travail, dans sa vie affective et dans l’univers familial. Si ce n’est pas le cas, c’est que vous n’avez pas les clés, que vous avez mal compris la méthode, que vous n’appliquez pas les conseils que l’on vous a donnés. Ressaisissez-vous, vous mettez votre entourage en péril. Il faut vous réconcilier avec le monde. Po-si-ti-vez !

Selon les auteurs d’Happycratie, « l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies… La science du bonheur nous impose d’être heureux, mais nous impute notre capacité à mener des vies plus réussies et accomplies. » En clair, nous ne sommes jamais assez heureux. Nous pouvons faire mieux, toujours, jusqu’à devenir, comme le dit Eva Illouz, des « Happycondriaques ».

Etre heureux une affaire personnelle ?

Ce constat montre d’abord que la tâche incombe à l’individu. Le cinéma américain a montré de nombreuses fois des exemples de personnes ordinaires se retrouvant dans des difficultés morales matérielles, anéanti par la vie, sans espoir. Le récit consistait alors à suivre cet homme, cette femme, l’accompagner dans sa résilience, le ou la voir se battre pour transformer ses échecs en opportunités et sortir au bout du tunnel avec l’étoffe des héros. Qu’on l’accepte ou non, c’est le modèle référent de notre évolution darwinienne vers le bonheur.

Aujourd’hui, le changement fait partie de notre vie. Il crée de l’incertitude à chaque pas, mais il est aussi source d’opportunités et de progrès si nous savons en maîtriser le rythme et en accompagner durablement les émergences de l’inattendu humain. En reprenant l’exemple de René et son équipe, une fois le projet compris, assimilé, pleinement appréhendé par ses équipes, les interrogations de ses collaborateurs se transformeront en énergie motrice du changement. L’émotion, la contestation et l’imprévisible nourrissent aussi l’action si l’objectif a du sens et s’il est partagé. Le bonheur n’est pas un état permanent, et est incapable de se définir sans opposition au malheur. Le manichéisme est révolu dans notre monde à l’aube de grands changements. Les équipes restent engagées…de manière lucide.

Elsa Cuisinier est senior partner de Colombus Consulting et fondatrice du cercle Backstage 360, qui se consacre aux leviers du changement.

Les avis d'experts sont publiés sous l'unique responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle

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