LES ENTREPRISES APPELÉES À GARDER LEURS SALARIÉS PLUS LONGTEMPS

Avant d'augmenter la durée de cotisation des salariés du privé, le gouvernement veut déjà mettre fin aux départs anticipés. Un préalable qui se heurte à des pratiques solidement ancrées.

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L'opération vérité approche. Ce 11 avril, le gouvernement dévoilera, enfin, ses premières propositions concrètes pour réformer le régime des retraites du secteur privé, qui menace d'imploser d'ici à 2010. Avançant à pas comptés, François Fillon, le ministre des Affaires sociales a préparé les esprits en transmettant un document aux syndicats, le 29 mars, à l'issue du processus de concertation. Le suspens est levé : à l'avenir, tout le monde devra cotiser plus longtemps. Une annonce longtemps reportée tant elle reste explosive. Certes, le 11, il ne sera pas encore question du volet le plus brûlant du dossier : le sort des fonctionnaires. Ce sont pourtant eux qui figurent en première ligne, puisque leur régime absorbera, à l'horizon 2020, 60 % des besoins globaux de financement alors qu'ils représentent seulement 20 % des actifs. Comme les salariés du privé, ils passeront, d'ici à 2008, à 40 ans de cotisation (contre 37,5 ans aujourd'hui) pour obtenir une retraite à taux plein, avec, vraisemblablement, un même niveau de cotisation. L'effort demandé est conséquent. Car les agents de l'Etat devront parcourir en cinq ans ce que le secteur privé a mis plus de dix ans à digérer après la réforme Balladur de 1993. Les cortèges de fonctionnaires en colère, qui ont manifesté dans tout l'Hexagone le 3 avril, ont laissé François Fillon de marbre. Ainsi que Jean-Pierre Raffarin qui réaffirmait, le soir même, son intention de loger tous les actifs à la même enseigne, au nom du sacro-saint principe d'équité.
Briser le consensus établi autour des préretraites
Si l'enjeu majeur de la réforme est bien de réussir à faire avaler la pilule aux agents de l'Etat, le privé est également mis à contribution. D'ici à une dizaine d'années, pour préserver l'équilibre financier du système, la vie active devra être plus longue. Une perspective qui inquiète les syndicats, CGT et FO en tête, compte tenu de la réalité du marché du travail. " Aller au-delà de 40 ans de cotisation alors qu'aujourd'hui, on est à peine à 36 ans paraît prématuré ", estime Jean-Louis Deroussen, secrétaire général adjoint de la CFTC. Avant d'envisager une nouvelle augmentation de la durée de cotisation au-delà de 40 années, François Fillon veut responsabiliser les entreprises. Le discours ambiant d'allongement de la carrière colle mal avec une réalité faite de préretraites, de licenciements hâtifs ou de mises en invalidité douteuses dès qu'un salarié a des cheveux gris. Chez nous, le taux moyen d'activité des 55-64 ans est de 33,8 % en 2002, quand il dépasse les 37 % en Allemagne et les 65 % en Suède ! En moyenne, un salarié quitte aujourd'hui le marché du travail à 58,5 ans. Comment dans ces conditions cotiser 40 ans, surtout quand l'âge du premier emploi tourne autour de 25 ans ? " On nage en pleine schizophrénie ", regrette Bernard Quintreau, auteur d'un rapport sur la gestion des âges pour le Conseil économique et social. Dans les entreprises, l'âge est devenu un facteur d'éviction, " un "atout" qu'il vaut mieux ne pas mettre en valeur ", résume, avec amertume, Brigitte Dony, ancienne DRH qui fait les frais de cette mise à l'écart forcée. La faute en grande partie aux préretraites qui ont solidement ancré dans les esprits le culte du départ anticipé. " Pendant longtemps, on a favorisé le droit au repos par rapport au droit au travail, ce qui aboutit à une dévalorisation des salariés âgés ", constate Anne-Marie Guillemard, professeur de sociologie à Paris V. Inaugurées par la sidérurgie dans les années 70 pour atténuer le choc des fermetures des bassins miniers, les préretraites sont souvent une solution miracle. Les syndicalistes se battent pour en décrocher auprès des directions départementales du travail en cas de restructuration. Les entreprises négocient des accords Cats (cessation anticipée de certains travailleurs salariés) ou Casa (cessation d'activité des salariés âgés, dans la métallurgie) à tour de bras pour faire partir les plus fatigués ou les moins adaptables aux évolutions technologiques. " C'est devenu un moyen aisé de rationaliser et de rajeunir ses effectifs ", souligne Brigitte Dony. Quant aux partenaires sociaux, toujours épaulés par l'Etat, ils ont longtemps parié sur les départs des plus anciens pour relancer l'emploi des jeunes via le dispositif de préretraite contre embauche (l'Arpe : allocation de remplacement pour l'emploi). Dans les bureaux ou les ateliers, le départ à 55 ans est vécu comme un droit. Un véritable acquis social alors que l'âge légal de la retraite est fixé à 60 ans ! " Des habitudes ont été prises. 97% de nos salariés partent à 57 ans. On essaye de préparer les esprits à travailler plus longtemps, mais ce n'est pas évident ", reconnaît Pascal Montagnon, directeur des politiques emploi et relations sociales de Renault Trucks. Soucieux d'éviter la casse sociale, de ménager des salariés souvent usés par le travail et de répondre aux impératifs démographiques, les syndicats s'avouent coincés. " On n'est pas très à l'aise sur ce sujet, confie un militant de la CFTC. Les gens préfèrent partir plus tôt que de faire des formations pour continuer jusqu'à 60 ans. " Chez Michelin, en 2001, le référendum sur les 35 heures a révélé le divorce entre syndicalistes (notamment de la CGT) et salariés sur le sujet, ces derniers ayant approuvé le texte en grande partie parce qu'il prévoyait un dispositif de cessations anticipées d'activité. " Le désir de partir est très fort. Les gens en oublient même que leur niveau de vie risque de diminuer ", déplore François Boisset, délégué syndical central CGT chez le fabricant de pneus. Mais aujourd'hui, tous les acteurs savent qu'il va falloir changer de politique pour garantir la survie des régimes de retraite. Les Quinze l'ont d'ailleurs accepté, en fixant un objectif de 50 % de taux d'emploi moyen pour les 55-64 ans en 2010 en Europe. Déjà, l'Etat a pris certaines mesures pour inciter les entreprises à garder leurs seniors. François Fillon l'a martelé : les préretraites, c'est fini ! L'arrêt programmé du robinet des départs anticipés, dont les budgets accusent une baisse de 7 % en 2003, et la limitation du recours à l'allocation spéciale du fond national de l'emploi aux bassins d'emploi les plus sinistrés, devrait calmer les ardeurs. L'assouplissement de la contribution Delalande, qui ne sera plus due en cas d'embauche d'un salarié de 45 ans licencié par la suite, devrait aussi relancer l'emploi des quinquas.
Des mesures déjà engagées
De leur côté, les partenaires sociaux aussi sont bien décidés à faire table rase du passé. L'Arpe s'éteindra fin 2003 et l'accord Casa de la métallurgie en février 2005. En relevant l'âge de dispense de recherche d'emploi de l'Unedic - qui permet d'être indemnisé jusqu'à la retraite - de 55 à 57 ans, ils ont souhaité mettre un coup d'arrêt aux préretraites déguisées. " 80 % des licenciements de salariés de 55 ans sont des arrangements, estime-t-on à la CFDT. Et c'est l'Unedic qui en supporte le coût. " Sitôt la réforme des retraites sur les rails, une négociation interprofessionnelle sur le maintien en activité des plus âgés devrait être engagée. Même si le Medef traîne des pieds.
Un difficile changement de culture
Le pari n'est pas gagné. Les grandes entreprises (Renault, PSA, Michelin...) font le grand écart : d'un côté, elles continuent d'utiliser les préretraites quitte à les financer intégralement. Et de l'autre, elles mettent en place des programmes d'aménagement des fins de carrière. Ergonomie des postes de travail, relance de la formation, transmission des savoir-faire..., elles tentent de redynamiser des carrières qui plafonnent dès 50 ans. " Il est très difficile de gérer des populations qui pensent au départ à court terme ", reconnaît René Maisonneuve, DRH de Thales qui a négocié un accord pour la valorisation de l'expérience en 2001. Quant aux petites entreprises, " elles ne perçoivent pas le vieillissement comme un enjeu ", observe Dominique Dilly, responsable du programme de sensibilisation " Atout'âge ", dans le Nord-Pas-de-Calais. Le changement de culture s'avère donc délicat mais indispensable. " Il faut un engagement public volontariste ", plaide Anne-Marie Guillemard, qui cite l'exemple de la Finlande. Avant de reculer l'âge de la retraite, le gouvernement d'Helsinki a adopté un plan quinquennal en faveur de l'emploi des seniors : adaptation des postes de travail, formation pour les chefs d'entreprise et même pénalisation en cas de recours aux préretraites... Une démarche que François Fillon aurait tout intérêt à étudier de près. Au risque de réformer les retraites " pour rien ", exception faite d'avoir respecté une promesse électorale. Emmanuelle Souffi

UNE RÉFORME INDISPENSABLE
MOINS D'ACTIFS...
800 000 retraités (secteurs public et privé) de plus par an à partir de 2008, contre 550 000 aujourd'hui.
10 actifs pour 7 retraités en 2040 contre 4 aujourd'hui.
... DES RETRAITÉS QUI VIVENT PLUS LONGTEMPS...
28 ans d'espérance de vie à la retraite en 2040, contre 22 ans aujourd'hui.
...ET DES DÉPENSES QUI S'ENVOLENT
Plus de 100 milliards d'euros de déficit pour l'ensemble des régimes de retraite en 2040.

CE QUE PRÉPARE FRANÇOIS FILLON
Pour le public
Alignement progressif de la durée de cotisation des fonctionnaires (37,5 ans) sur celle des salariés (40 ans) d'ici à 2008.
Hausse du taux de cotisation des fonctionnaires (7,85 % du salaire brut aujourd'hui, contre 9,75 % pour les cadres du privé, 10,35 % pour les autres).

Pour le privé
Mise en place d'un mécanisme d'ajustement automatique de la durée de cotisation calé sur le gain d'espérance de vie. Révision tous les cinq ans.
Garantie d'un taux de remplacement minimal pour les bas salaires.
Possibilité de départ avant 60 ans pour ceux ayant commencé à travailler tôt ou ayant occupé des emplois pénibles.
Incitation des salariés à prolonger leur activité au-delà de quarante ans par un système de surcote.
Cumul emploi-retraite facilité.
Instauration d'un dispositif d'épargne retraite facultatif à titre complémentaire.

PROCHAINES ÉCHÉANCES

11 avril : présentation des premières propositions par le gouvernement.
22 avril : ultimes rencontres avec les partenaires sociaux.
7 mai : communication de François Fillon en conseil des ministres.
28 mai : présentation du projet de loi en conseil des ministres.
De la mi-juin à la mi-juillet : débats parlementaires.
14 juillet : annonce par Jacques Chirac de la fin de la réforme.

TROIS POINTS DE VUE SUR...
Les fins de carrière
PATRICK BOMSTEIN, directeur de l'emploi d'IBM
Miser sur le cumul emploi-retraite
"Nous avons signé en avril 2002 un accord sur la cessation d'activité des salariés âgés (Casa). Il existe une forte pression des salariés pour partir plus tôt car culturellement, la notion de préretraite est encore considérée comme un acquis social. La grande difficulté aujourd'hui est de casser cette logique et de continuer à motiver pendant une décennie des gens qui pensaient s'arrêter dans cinq ans. Sur 1 250 départs prévus dans l'accord Casa, 865 personnes se sont déjà inscrites pour les années 2002-2003. Il y a donc tout un travail de fond à faire pour expliquer aux salariés qu'une page est en train de se tourner. L'opposition actifs/inactifs est trop brutale et aboutit à un gâchis économique (perte de cotisations et de compétences). Pourquoi ne pas imaginer des accords tripartites entre l'Etat, les entreprises et l'Education nationale pour permettre à un cadre de déployer ses compétences dans un autre environnement que le business ? Semi-actif, le retraité pourrait ainsi transmettre tout son savoir-faire à un jeune. "

RENÉ BRAULT, délégué syndical central CFE-CGC d'Alcatel
Remotiver les plus de 50 ans
"En janvier dernier, la direction et la CFDT d'Alcatel CIT ont signé un accord de méthode sur la restructuration comportant un dispositif de préretraite totale. Ouvert aux salariés âgés de 53 ans et uniquement pour 2003, il remplace l'ancien congé de fin de carrière. Pour nous, cela fut un gros choc. Faire partir des gens aussi tôt, c'est à contre-courant des impératifs économiques et sociaux ! Deux mois plus tard, nous nous sommes finalement résolus à signer ce texte car, en face, il y avait un plan social. On n'avait pas vraiment le choix. 1 062 postes doivent être supprimés, dont 50 à 70 % grâce aux préretraites maison. Les départs anticipés atténuent le coût social d'une restructuration. Sur le fond, nous sommes cependant favorables à un changement d'état d'esprit. Il faut permettre aux gens de repartir sur des formations dès 50 ans pour les remotiver jusqu'à 60 ans. Mais, même s'ils savent que tout cela est fini, les salariés n'ont qu'une idée fixe : partir à 55 ans. Et ce d'autant plus quand les perspectives de l'entreprise sont incertaines. "

BERNARD QUINTREAU, membre du Conseil économique et social, auteur d'un rapport sur " La gestion prévisionnelle des âges à l'horizon 2010 "
Lancer un plan national d'action
"Hier, les 30-45 ans constituaient l'essentiel de la population active. Demain, ce seront majoritairement les plus de 45 ans, actuellement en sous-emploi, qui auront à assurer la bonne marche économique du pays et la solidarité des régimes de retraite. Or, une culture largement partagée du départ anticipé s'est installée dans notre pays. L'inversion de 25 ans de pratiques ne pourra se faire que progressivement, en modifiant les conditions d'emploi et de travail des salariés en seconde partie de carrière. Depuis un an, les entreprises prennent conscience de l'enjeu de la gestion des âges. Mais il manque un plan national d'action, coordonné par les Pouvoirs publics et les partenaires sociaux. L'Etat doit réorienter ses dispositifs de départs anticipés vers la formation continue, la gestion des temps sociaux et globalement, rendre plus neutres les mesures pour l'emploi par rapport à l'âge. "

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