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L'Usine de l'Energie

Les énergéticiens contre-attaquent

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Face à la concurrence et à la digitalisation du secteur, les grands utilities, EDF et Engie en tête, rivalisent d’initiatives pour s’emparer des nouvelles opportunités de marché.

Les énergéticiens contre-attaquent
Linky, le compteur d’électricité communicant d’Enedis. 35 millions d’appareils seront déployés en France d’ici à 2021.

Dans un monde de l’énergie en pleine révolution, le danger pour les grands « utilities » vient de tous les côtés. Naguère hégémoniques, ces entreprises découvrent une concurrence liée à l’ouverture des marchés, à la digitalisation et aux changements des usages. Elles découvrent aussi qu’elles doivent à leurs clients « plus que la lumière », pour reprendre un ancien slogan d’EDF, en leur proposant de nouveaux services. Car elles risquent de se faire « ubériser » par de nouveaux venus prêts à s’immiscer entre les gros producteurs d’énergie et les consommateurs. Parmi eux, on trouve les fournisseurs alternatifs d’énergie, comme Ekwater, Enercoop, Comwatt [lire page 34], qui, à travers des offres tarifaires et technologiques, entendent tailler des croupières aux deux opérateurs historiques qui contrôlent 87 % du marché de l’électricité et 78 % du marché du gaz en France.

Mais le danger ne vient pas que de ces petits poucets affichant quelques dizaines de milliers de clients. Il tient aussi à l’apparition de plus gros acteurs, avec une force de frappe autrement plus conséquente. Total, qui vient de créer une branche dédiée aux renouvelables, au gaz et à l’électricité, s’est emparé, en juin, du fournisseur Lampiris, un distributeur présent en France et Belgique. Autre péril, la concurrence agressive d’acteurs étrangers, comme l’italien ENI. « Tous ces entrants, aussi bien les petits que les très gros, sont en capacité de récupérer des parts de marché, avec des offres marketées sur l’innovation et la digitalisation », juge Florian Ortega, consultant chez Colombus. La troisième menace, peut-être la plus dangereuse, vient des grands spécialistes des données numériques et du big data. Dans un monde énergétique où ce ne sera plus l’électron et la molécule de méthane qui auront de la valeur, mais les données de consommation, ceux qui sauront les exploiter seront des outsiders très sérieux. On pense souvent à Google, qui a mis depuis longtemps un pied dans la maison grâce à son thermostat connecté Nest. Mais n’oublions pas Apple, qui a reçu l’autorisation, cet été, de vendre de l’électricité sur le réseau américain. Ni Amazon, guetté par tous les énergéticiens. « L’entreprise possède un tel réseau qu’une entrée dans le monde de l’énergie pourrait être fracassante », remarque Laurence Berthelot, spécialiste de l’énergie et directrice associée d’Oresys.

« Au cœur de l’innovation numérique, comme les Gafa »

Toutefois, les géants de l’énergie ne sont pas menacés de disparition. Ils sont la tête des actifs de production et de distribution les plus importants. Et c’est leur efficacité qui, paradoxalement, permet aux nouveaux entrants de prendre pied sur les marchés de l’électricité et du gaz sans procéder à de lourds investissements. Mais ils refusent d’être relégués au rang de simples producteurs. Certains subissent de plein fouet cette grande métamorphose, comme les géants allemands RWE et E.on, qui ont dû se restructurer lourdement, et le géant suédois Vattenfall, qui a dû déprécier ses actifs. Ceux qui ont adopté précocement les technologies numériques, à travers le comptage intelligent par exemple, s’en sortent mieux, comme l’Italien Enel. Mais de tous les énergéticiens, les plus à la pointe sur le continent européen sont les deux leaders mondiaux : EDF et Engie. Leur mutation est liée à l’arrivée de nouveaux dirigeants : Jean-Bernard Lévy à la tête d’EDF, un fin connaisseur du monde numérique après ses passages chez Vivendi et Thales, et Isabelle Kocher chez Engie, qui a axé la stratégie sur les énergies renouvelables et les technologies digitales.

EDF a commercialisé, en juin, l’offre « Mon soleil & moi ». Souvent perçu comme l’archétype de l’électricien centralisé avec ses gigantesques centrales nucléaires, il propose désormais aux particuliers d’installer chez eux des panneaux solaires, éventuellement couplés à une batterie. L’électricité produite n’est pas revendue sur le réseau, mais destinée à la consommation domestique. Présent dans plus de 14 millions de maisons individuelles, EDF compte convaincre près de 3 000 clients par an. Son offre Sowee, à la fois une marque et un produit, lancée en octobre, est peut-être encore plus significative. Il s’agit d’un terminal connecté doublé d’une application smartphone pour piloter à distance les données énergétiques de la maison. Cette sonde mobile permet par exemple de contrôler la chaleur du domicile selon la température souhaitée ou le budget à ne pas dépasser, de régler les lumières, de recevoir des informations extérieures comme la météo, de mesurer la qualité de l’air intérieur. Ce projet est en développement chez EDF depuis un an, dans une structure « en mode start-up pour favoriser l’agilité et le travail coopératif », explique Jean-Bernard Lévy. Le PDG parle d’« un projet intrapreneurial, innovant, audacieux et un peu risqué » peut-être, mais qui permettra au groupe « d’être au cœur de l’innovation numérique, comme le sont les Google, Apple, Facebook et Amazon ». « L’ambition d’EDF est de toucher 1 million de clients d’ici à dix ans », assure Sylvie Jéhanno, la présidente de Sowee et directrice du marché clients particuliers.

Chez Engie, on n’est pas en reste. Depuis son arrivée, Isabelle Kocher a engagé une mutation à marche forcée de son groupe vers la révolution digitale. Le signe le plus visible de cette transformation est la création d’Engie Digital, dont les locaux ont été inaugurés en octobre, rue de Londres à Paris, « juste à côté des bureaux de Google France », souligne-t-on en interne. Engie Digital regroupe deux grandes activités. D’une part, la Digital Factory, une véritable usine à logiciels où se réuniront des codeurs internes et externes pour déployer tous les nouveaux outils informatiques nécessaires aux agents de terrain, aux process industriels ou encore aux relations clients. D’autre part, un « hub », où les différentes directions et les différents métiers de l’entreprise pourront venir soumettre des besoins afin de réfléchir de manière transversale aux moyens d’y répondre. Depuis mai, Engie a signé quatre grands partenariats structurants avec Accenture (relation client), Thales (cybersécurité), C3 IoT (analyse des données) et Kony (big data). Au regard des 160 000 salariés d’Engie, Engie Digital, qui compte une cinquantaine de personnes, est de taille très modeste. Cette structure est pourtant amenée à jouer un rôle essentiel dans la croissance de la multinationale, dont la transformation numérique va mobiliser 1,5 milliard d’euros d’investissement sur trois ans.

Le défi des offres vertes

L’autre virage fort d’Engie date du 26 octobre. L’entreprise a décidé de ne commercialiser auprès de ses clients, particuliers et professionnels, que des offres d’électricité verte, c’est-à-dire produite à partir d’énergies renouvelables (hydraulique, éolien et solaire). « Les offres vertes ne sont plus à la marge, mais deviennent la norme », explique Isabelle Kocher. Voilà une réponse directe aux nombreux fournisseurs alternatifs qui se spécialisent dans la fourniture d’énergie verte. Engie produit ou achète de l’électricité renouvelable en France, puis en assure la traçabilité à travers des certificats de garantie d’origine. Avec cette offre, le groupe espère conquérir 1 million de clients au cours des douze à dix-huit mois à venir.

Ces offres et solutions ne sont qu’un début. De nombreux efforts restent à faire. Les métiers de l’énergie sont très vastes, de l’exploration-production à la distribution, en passant par le négoce… « Dans chacun d’eux, on peut mettre en œuvre ce type de démarche. Nous sommes au début d’un vaste mouvement », assure Laurence Berthelot, d’Oresys. La France a la chance de posséder deux grands énergéticiens soutenus par leur gestionnaire de réseaux, auxquels on pourrait ajouter Veolia, un « utility » confronté aux mêmes enjeux. Autre arme essentielle, « notre pays est reconnu comme la nation des start-up, en particulier Paris, avec une très forte compétence dans l’électrotechnique », assure Florian Ortega, de Colombus. Savoir puiser dans ce bouillonnement d’innovations permettra aux grands groupes énergétiques de se protéger des nouveaux entrants. La difficulté sera d’articuler la lourdeur des grandes organisations à la flexibilité des toutes petites structures. Indispensable pour ne pas se faire ubériser.

« Il faut savoir comment travailler avec les start-up »

Florian Ortega, manager chez Colombus Consulting

Les grands groupes peuvent-ils faire face à l’émergence de nouveaux acteurs dans l’énergie ?

Les opportunités technologiques, notamment dans le domaine de l’internet des objets, sont nombreuses et permettent aux grands groupes d’enrichir leur capacité à innover, voire de tester de nouveaux services et d’adapter leur périmètre d’activité aux évolutions du marché.

Concrètement, comment bénéficier de ces opportunités ?

Plusieurs types d’actions sont menés par les grands groupes. Certains ont créé des fonds d’investissement, comme EDF avec Electranova, Engie avec OpenInnov, pour prendre des parts dans ces sociétés. D’autres ouvrent des laboratoires, comme GE avec Digital Foundry, qui connecte des expertises et des talents afin de créer les produits de demain. L’enjeu est de pouvoir et de savoir industrialiser les réussites.

Industrialiser les réussites, est-ce une étape délicate ?

Au-delà des innovations et des nouveaux services à acquérir, cette situation met les grands groupes face à plusieurs défis. Comment travailler avec ces start-up pour concrétiser les bonnes idées ? Comment créer une émulation et une dynamique, tout en conservant la vitalité de ces structures ? Quelles stratégies d’investissement et d’organisation pour intégrer ces entités et éviter de laisser la place à de nouveaux acteurs, comme ce qu’il s’est passé dans d’autres secteurs, à l’instar d’Airbnb ? L’enjeu pour les grands groupes est bien celui du timing pour savoir accélérer les projets, les dossiers d’investissement et qualifier les bonnes opportunités. Il leur reste encore à mener des relations opérationnelles efficientes et, in fine, à adapter leurs organisations, dans un écosystème qui évolue et qui va donc les faire évoluer.

Qui détient les données ?

Avec la digitalisation de l’énergie, les grands opérateurs vont également devenir de grands gestionnaires de données. Le développement des compteurs intelligents, Linky (électricité) et Gazpar (gaz), va permettre à EDF et à Engie d’optimiser leurs services aux clients… Il offre également l’opportunité à de nouveaux acteurs, spécialistes des données, comme Google, de pénétrer ce marché. Cependant, il soulève un sérieux problème, celui de la propriété des données de consommation énergétique. Cette question a d’ailleurs mis fin à tous les projets de compteurs communicants aux Pays-Bas, au motif du respect de la vie privée. D’un point de vue réglementaire, les grands énergéticiens attendent que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) se prononce sur le rôle de l’opérateur de données, sur les notions de cybersécurité et de confidentialité des données. « Cela pourrait être une forme de barrière face à la menace des Gafa », juge Laurence Berthelot, la directrice associée d’Oresys. 

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