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Les deux visages du concepteur

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Cette semaine, Alain Cadix revient sur la notion de "concepteur" ; de l'ingénieur "classique" au designer industriel, les facettes du concepteur sont souvent multiples... Chargé de la Mission Design par les ministres du Redressement productif et de la Culture, ancien directeur de l'École nationale supérieure de création industrielle, conseiller technique au CEA, il expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

Les deux visages du concepteur © DR

Un acte essentiel, dans l’ancien comme dans le "nouveau monde industriel", est celui de la conception ; c’est-à-dire la chaîne des valeurs ajoutées à un objet (système, produit, machine, service) qui vont de l’idée à sa réalisation, dans une vision et une approche globales ("concepteur" vient de concipere en latin, qui veut dire "prendre entièrement").

Jadis, le travail de l’artisan qui fabriquait des objets (et encore aujourd’hui) présentait deux facettes : il était à la fois, à sa façon et en son temps, mais avec nos mots, ingénieur et designer. Ingénieur en ce qu’il maitrisait les techniques de son art, de son métier et les faisait évoluer par l’expérimentation. Designer en ce qu’il se souciait des aspects esthétique et pratique de ses œuvres ; avec des dosages différents selon les domaines d’application de son art.

l’histoire industrielle de la France est d’abord celle d’ingénieurs

La révolution industrielle a poussé fortement la figure de l’ingénieur, au point d’occulter l’autre facette, parce que les rapports offre / demande l’autorisaient et que les problèmes techniques et économiques de la série et de la standardisation, avaient pris le pas sur d’autres considérations comme les dimensions sociales, éthiques, esthétiques, ou la valeur d’usage des produits industriels. Ces problématiques ont été introduites à partir de la fin du XIXème et du début du XXème siècle avec des vitesses de diffusion différentes selon les pays et les secteurs d’activité.

L’anglais William Morris, par exemple, a écrit entre 1882 et 1892 la plupart de ses essais fondateurs d’une éthique et d’une esthétique industrielles. Ce n’est qu’en 1949 que Jacques Viénot créa à Paris l’agence Technès, que l’on considère comme la première agence de design en France. Le graphiste et designer français Raymond Loewy avait ouvert la sienne à New York en 1930. 

L’histoire industrielle de notre pays est d’abord celle d’ingénieurs. Certains étaient de véritables créateurs : Bloch/Dassault, Citroën, Daum, Eiffel, Latécoère, Michelin, etc. pour ne citer que quelques sommités historiques de notre industrie nationale. Cette primauté de l’ingénieur a perduré dans la nouvelle industrie fondée sur les technologies de l’information et de la communication.

Avec une évolution récente ici, qui s’amplifie et que concrétise la toute nouvelle Ecole 42 – qui doit faire ses preuves dans la durée –, où l’on croit plus pour innover au hacker qu’à l’ingénieur classique. Signe de notre culture encore dominante, l’apparente pénurie actuelle d’ingénieurs nous alarme beaucoup plus que l’évolution quantitative et qualitative des formations de designers industriels dont on ne parle jamais.

l’ergonomie, composante essentielle du design

D’innombrables entreprises, grandes et petites, ont des "cultures d’ingénieurs". Ils y sont aux commandes et la technologie commande. Certes, sous diverses contraintes, dont celles que font peser les marchés et les actionnaires, qui conduisent à ce que la valeur d’échange de l’objet y supplante encore toute autre. Il y manque l’autre volet. Celui qui renvoie à la valeur d’usage des objets, à leur valeur esthétique, à leur imaginaire. Il y manque l’autre figure, celle du designer.

Le président de la Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI) déclarait récemment dans une interview au journal Le Monde, le 12 décembre 2013 : "L’ingénieur doit à présent savoir à quoi va servir le produit sur lequel il travaille et comment il va être utilisé (sic). Pour cela il doit faire appel à des disciplines comme l’ergonomie, le design, la sociologie...". Ayant occupé des fonctions d’ingénieur, ce président d’une université de technologie est marqué par cette culture qui fait de l’ingénieur le concepteur unique des objets – qui, ici, appellerait des renforts. Cela conduit à formuler deux remarques et à tirer deux conclusions.

La première remarque porte sur l’ergonomie : elle est une composante essentielle du design ; celui-ci prend (ou devrait prendre) en compte les connaissances produites par la physiologie, les neurosciences, etc. pour donner forme aux objets conçus à l’usage de l’homme. La seconde remarque porte sur la sociologie, science qui travaille sur les représentations et les comportements. Elle doit, en effet, être convoquée dans la conception des objets mais son concours est périphérique : le sociologue a priori ne conçoit pas – au sens donné ici au mot, dans un contexte industriel. Ce qui n’interdit pas au sociologue, comme à quiconque d’ailleurs, d’avoir des idées originales d’objets et d’usages.

La première conclusion est que, en effet, dès lors que l’objet a un utilisateur, un usager, un opérateur, un consommateur, la chaîne de conception doit reposer, dès son premier maillon, sur l’association "ingénieur(s) + designer(s)". L’ingénieur ne doit pas "faire appel" à un designer, comme le dit le président de la CDEFI. Le chef d’entreprise doit constituer, dès le début du processus, une équipe de conception à deux visages. C’est plus qu’une nuance. Cette équipe ne travaillant pas seule, coupée du monde ; bien au contraire.

Seconde conclusion (provisoire) : nous restons globalement frappés d’un "scotome culturel". Il occulte la moitié du champ de la conception des objets : nous ne voyons pas naturellement que le concepteur a deux visages. Mais il y a des remèdes à cela. Heureusement…

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères du Redressement productif et de la Culture.
@AlainCadix

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