Les banques centrales reprennent goût à la dette européenne

par Abhinav Ramnarayan et Tommy Wilkes
Les banques centrales reprennent goût à la dette européenne
Les grandes banques centrales achètent de plus en plus d'emprunts d'Etats de la zone euro, attirées par la hausse des rendements et la vigueur de l'euro, qui tranchent avec des perspectives incertaines sur la dette américaine et le dollar, indiquent des sources bancaires. /Photo prise le 20 novembre 2017/REUTERS/Kai Pfaffenbach

LONDRES (Reuters) - Les grandes banques centrales achètent de plus en plus d'emprunts d'Etats de la zone euro, attirées par la hausse des rendements et la vigueur de l'euro, qui tranchent avec des perspectives incertaines sur la dette américaine et le dollar, indiquent des sources bancaires.

Des données montrent que des banques centrales ont acheté des montants importants de dette émise par la Belgique, la France et la banque publique d'investissement allemande KfW lors des adjudications réalisées le mois dernier.

Deux banquiers qui ont conduit certaines de ces adjudications pour le compte de gouvernements européens ont déclaré à Reuters que les banques centrales de Chine et de Norvège avaient été particulièrement actives.

"Nous avons observé un rebond général des achats des banques centrales, même s'il est très concentré sur deux d'entre elles - la Norvège en Europe et la Chine en Asie", a dit l'un de ces banquiers qui a requis l'anonymat.

"La Norvège agit beaucoup comme un fond d'investissement donc il s'agit pour eux d'une occasion d'investir, alors que pour la Chine, il s'agit plutôt de trouver d'autres options que les emprunts d'Etat américains", a-t-il ajouté.

Etant donné la puissance de frappe des banques centrales sur les marchés financiers, leurs achats d'actifs sont suivis avec une attention particulière. Les réserves de changes de la Chine s'élèvent à plus de 3.100 milliards de dollars (2.500 milliards d'euros) et la division d'investissement de la banque centrale norvégienne dispose de 1.080 milliards de dollars d'actifs, selon les derniers chiffres.

La Banque populaire de Chine (BPC) n'était pas disponible dans l'immédiat pour un commentaire. Un porte-parole de la direction des investissements de la Banque de Norvège s'est refusé à tout commentaire sur des investissements en particulier.

UNE TENDANCE QUI S'ACCÉLÈRE

La dette souveraine de la zone euro attire de plus en plus en raison de la hausse des rendements favorisée ces derniers mois par les anticipations de normalisation de la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE).

Les inquiétudes liées à la faiblesse du dollar et aux perspectives d'évolution du marché des emprunts d'Etat américains ont dans le même temps augmenté après les propos de responsables de l'administration Trump favorables à un dollar faible et le virage expansionniste de la politique budgétaire de Washington.

Un conseiller de la BPC a déclaré lundi que la banque centrale devrait faire un meilleur usage de ses réserves de capital en envisageant d'investir dans des actifs réels plutôt que sur les Treasuries.

La crise de la dette en zone euro a tenu éloignées les banques centrales de la devise européenne à partir de 2009, au profit du dollar, qui représente 63% des réserves de changes des banques centrales selon des données du Fonds monétaire international (FMI).

La part de l'euro est dans le même temps tombée à moins de 20%, contre un pic à 28%. Lors du dernier trimestre de 2017, cette proportion est toutefois remontée à 20,15%, son plus haut niveau en trois ans selon le FMI, et les chiffres des adjudications de dette souveraine européenne montrent que cette tendance s'est accélérée depuis le début de cette année.

Les banques centrales ont tendance à acheter entre 5% et 15% des obligations syndiquées de longue échéance des Etats européens. Mais elles ont acheté 20% des cinq milliards d'euros obligations à dix ans émises en janvier par la Belgique et acquis 26% des emprunts d'Etat belges à 15 ans émis en mars.

UNE TENDANCE FAVORABLE AUX ÉTATS ÉMETTEURS ET À L'EURO

"La participation des banques centrales a été particulièrement notable cette année", reconnaît Anne Leclercq, à la tête de l'agence belge du Trésor.

"Habituellement, elles sont intéressées par des maturités allant jusqu'à dix ans mais même sur nos emprunts à 15 ans, il y a eu beaucoup de demande", ajoute-t-elle, sans faire de commentaire sur des investisseurs en particulier.

Les banques centrales ont aussi représenté 43% des achats lors de l'adjudication de quatre milliards d'euros d'obligations à cinq ans de la KfW. Le directeur financier de cette dernière, Frank Czichowski, avait précisé à l'issue de l'opération que le succès de celle-ci était dû en partie à la forte demande des banques centrales en Europe et en Asie.

Les institutions officielles ont aussi représenté 9% des achats lors de l'émission par la France d'obligations indexées sur l'inflation à échéance 2036, une proportion plus que doublée par rapport à une adjudication comparable réalisée en janvier 2017.

Le poids croissant des banques centrales sur le marché de la dette européenne est accueilli favorablement par les Etats, qui voient en elles des investisseurs solides, et elle pourrait profiter à l'euro.

Le retour des capitaux privés, qu'ils proviennent des gestionnaires de fonds ou des investisseurs directs étrangers, sur les marchés européens a porté la monnaie unique à un plus haut de trois ans face au dollar et alimenté l'optimisme sur la reprise économique de la région.

Selon les analystes de Citi, la hausse des rendements obligataires liée à la réduction des rachats d'actifs de la BCE et la perspective d'un relèvement des taux pourrait accroître encore les flux d'investissement.

Chez MUFG Europe, Derek Halpenny, responsable de la recherche sur les marchés, estime que "nous sommes peut-être entrés dans une phase baissière de long terme sur le dollar".

"Si elle se confirme, alors je pense que cela se traduira par un appétit accru pour l'euro, tout simplement car il n'y a pas d'alternative".

(Avec Elias Glenn à Pékin; Blandine Hénault pour le service français, édité par Marc Angrand)

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