L'Usine Santé

Le vrai et le faux sur le scandale du prix des médicaments en France

Gaëlle Fleitour , , , ,

Publié le

Diffusé mercredi soir sur France 3, le documentaire "Le scandale du prix des médicaments" accuse une nouvelle fois la France de payer trop cher pour sa santé. Simple cliché ou vérité ? L’Usine Nouvelle a contre-enquêté, point par point.

Le vrai et le faux sur le scandale du prix des médicaments en France

La France vraiment plus dépensière que ses voisins européens ?

Alors que les sénateurs débattent actuellement du budget de la Sécurité Sociale (PLFSS), qui prévoit 960 millions d’euros de baisses de prix sur les médicaments en 2014, l’émission "Pièces à conviction", diffusée le 13 novembre sur France 3, entendait démontrer que la France paye beaucoup trop cher ses médicaments. Exemple à l’appui : l’anticoagulant Plavix, fabriqué par le laboratoire français Sanofi est vendu 37 euros la boite pour un mois dans l’Hexagone, contre 18 euros outre-Rhin. "Dans 72 % des cas, les prix des médicaments italiens sont inférieurs aux prix français", affirme un économiste italien.

Cela dépend des sources ! Alors que la France est passée au septième rang mondial (et cinquième en Europe) en dépenses de médicaments par habitant selon l’OCDE, elle dépense toujours plus que ses voisins européens selon la CNAMTS et la Cour des comptes. La contrepartie d’un accès à l’innovation que n’ont pas forcément les autres pays ? "Chaque laboratoire définit un corridor de prix, explique Vincent Genet, associé du cabinet Alcimed. Pour ne pas générer de baisses de prix en cascade, aucune filiale n’est autorisée à en sortir, au risque qu’un médicament n’accède pas au marché… Ainsi, dans des pays ayant énormément durci leur système d’accès au marché, comme l’Espagne ou l’Italie, les patients ont moins de chance d’accéder à l’innovation."

Les génériques trop peu répandus en France ?

Selon le reportage, si la note pour les médicaments est si salée en France, c’est en grande partie à cause du faible taux de pénétration des génériques, ces copies de médicaments 60 % moins chères. En cause ? La réticence des médecins et des leaders d’opinion - souvent instigateurs d’études cliniques pour les groupes pharmaceutiques - mais aussi les entraves au développement des génériques par les fabricants des médicaments d’origine "princeps".

Vrai, mais les responsabilités sont partagées. Même s’il a fait appel, Sanofi s’est fait condamner en mai 2013 à 40 millions d’euros d’amende pour dénigrement de génériques. AstraZeneca a été sanctionné au niveau européen pour le retrait de l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament princeps. Tandis que le laboratoire Lundbeck a aussi été épinglé en juin par la Commission européenne pour sa pratique de "pay-for-delay", soit de rémunérer un fabricant de génériques pour qu’il accepte de retarder l’arrivée de son produit sur le marché.

Le commerce parallèle doit-il être banni ?

Selon l’enquête de France 3, des médicaments, achetés bon marché en République Tchèque, Portugal ou Norvège, sont reconditionnés en Italie avant d’être envoyés dans les pharmacies françaises, où ils coûtent plus chers.

La pratique n’est pas interdite. Au contraire ! "La distribution ou l’importation parallèle des médicaments est complètement réglementée : il ne s’agit pas de contrefaçon ni de concurrence déloyale si les importateurs disposent d’une autorisation, rappelle Évelyne Friedel, associée du cabinet d’avocats Taylor Wessing. Bien au contraire, les autorités européennes au titre du droit de la concurrence encouragent ces importations parallèles, précisément pour faire baisser les prix ! C’est dans l’intérêt des patients et des systèmes de remboursement." Si elles profitaient de ce créneau, les pharmacies françaises pourraient bénéficier de prix plus compétitifs. Mais elles le font encore peu : le montant des médicaments importés en France représente 15 millions d’euros seulement sur les 25 milliards de dépenses remboursées.

Pour maintenir des marges élevées et contrôler les prix, les laboratoires font barrage, en privilégiant la vente directe auprès des officines, quitte à refuser de vendre aux grossistes et intermédiaires, selon l’Autorité de la Concurrence. "Les grossistes-répartiteurs devraient pouvoir se fournir plus facilement auprès des laboratoires pharmaceutiques implantés dans des États membres de l’Union où le prix des spécialités est plus bas, afin de développer leur activité concurrentielle et d’en faire bénéficier l’Assurance-maladie et les consommateurs." On attend donc avec impatience la publication en décembre des recommandations de l’Autorité…

Il existerait des ententes pour conserver des monopoles ?

Le reportage relate l’affaire des traitements Lucentis et Avastin (à l’été 2012) utilisés tous deux par les médecins pour traiter une maladie de l’œil, la DMLA. Le premier, seul autorisé pour cette pathologie, est vendu 800 euros la seringue par Novartis. Le deuxième, un anticancéreux de Roche, n’est pas homologué pour cette indication. Une situation de monopole qui convient bien aux deux laboratoires.

C’est vrai. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, avait donc fait introduire, il y a un an, dans le PLFSS 2013 "la possibilité par les pouvoirs publics, sur des bases scientifiques validées, de permettre la prescription d’une spécialité même lorsque le laboratoire ne demande pas l’AMM pour l’indication concernée". Mais depuis, rien n’a bougé…

Le système français est-il trop favorable au remboursement ?

Dans le reportage, le président de la Commission de la Transparence de la Haute Autorité de Santé regrette lui-même que neuf médicaments sur dix l’an dernier aient reçu un avis positif, alors qu’ils n’étaient pas forcément meilleurs que ceux existant déjà sur le marché. Mais la réglementation l’oblige à traiter tous les laboratoires avec équité.

Oui, l’Hexagone est historiquement connu pour être attractif du point de vue des conditions de prix et de remboursement en pharmacie… Pourtant, les règles du jeu pourraient être différentes. "La France est peu encline à avoir des systèmes de partage de risque, estime Vincent Genet. Alors que d’autres pays, comme l’Italie ou le Royaume-Uni, disent aux laboratoires :A partir de tel niveau d’efficacité, vous pourrez avoir tel prix et tel remboursement, mais si vous n’atteignez pas ce seuil, vous devrez nous rembourser.’ Ce sont des pays où la discipline d’approche médico-économique du médicament est encore plus centrale que dans le système français."

Un chantage à l’emploi a-t-il lieu lors de la fixation des prix ?

"Que dirait-on si des baisses de prix insensées conduisaient à fermer des usines ou à faire chuter les emplois, dans le contexte économique qui est aujourd’hui celui de la France ?", explique à France 3 Dominique Giorgi, le président de l’institution chargée de fixer le prix des médicaments remboursables, le Comité économique des produits de santé (CEPS). Un argument que ne jugent pas recevable plusieurs interlocuteurs interrogés ensuite.

C’est parfois vrai. "Lors de la fixation des prix des nouveaux produits, le CEPS n’a pas le droit de privilégier les entreprises françaises ou produisant en France", précise Dominique Giorgi, qui a accepté de réagir au reportage en nous accordant une interview. "Aujourd’hui, le coût de la R&D ou le prix de revient ne rentrent pas en compte dans la fixation du prix du médicament, complète Vincent Genet. À partir de scénarios de modélisation développés par un laboratoire et soumis aux autorités (réduire de X euros les dépenses de santé, par rapport au coût d’une pathologie et à une population cible de Y patients) le premier élément pris en compte en France est le ratio volume-prix."

Mais dans le cadre de la négociation annuelle de baisses de prix via le PLFSS, le poids des investissements consentis par un laboratoire sur le territoire français, en R&D ou en production, peut peser dans la balance.

Quelle est la marge de manœuvre des laboratoires ?

France 3 n’est parvenu à s’entretenir avec aucun laboratoire, et ne semble pas avoir démarché leur syndicat, le Leem. Dommage…

Les frais de marketing et de contentieux représentent 25 à 40 % du coût d’un médicament pour un fabricant ! Les laboratoires auraient donc une marge de manœuvre. Problème, "si l’on demande à un laboratoire de baisser ses prix en France, le premier réflexe du patron de filiale sera de couper en premier dans les coûts industriels, d’autant plus qu’il ne sera pas le directeur de l’usine, ce qui favorisera le choix d’usines low cost ou de la sous-traitance, estime Patrick Biecheler, associé de Roland Berger. Il ne s’attaquera généralement qu’en dernier lieu aux dépenses marketing et aux forces de vente. Les dommages collatéraux sont donc avant tout les fermetures de sites. "

Les appels d’offre, le moyen de faire baisser les prix ?

Le reportage de France 3 propose de suivre le modèle des Pays-Bas et son système d’assurance maladie privatisée. Là-bas, le prix des génériques est négocié par les mutuelles dans le cadre d’appels d’offre. Il peut ainsi atteindre 50 centimes sur certains produits, contre une dizaine d’euros en France.

Oui, mais attention car le modèle à ses limites… "Sur le papier, les appels d’offre permettent de diminuer les prix, mais ils font un appel d’air à de la production low cost dans les pays émergents, estime Patrick Biecheler. En Allemagne, les génériques chinois et indiens se sont installés. Problème :  les contrats ont été confiés à des acteurs qui ont énormément baissé leur prix, mais se sont retrouvés in fine dans l’incapacité de servir le marché tellement les quantités étaient énormes. Ils ont donc été obligés d’acheter chez d’autres laboratoires ! " Conséquence, l’Allemagne est en train de revoir sa politique d’appels d’offres, en fractionnant les tailles des lots, et en introduisant des critères plus qualitatifs privilégiant par exemple une production européenne.

Gaëlle Fleitour

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte