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Le sexisme à l'heure du digital

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Enquête Les femmes sont sous-représentées dans le numérique. Le résultat d’un sexisme latent, qui se traduit par leur mise à l’écart du secteur et la persistance de biais intériorisés.

Le sexisme à l'heure du digital

Depuis la démission du fondateur d’Uber, Travis Kalanick, accusé au début de l’été d’avoir entretenu une culture sexiste dans son entreprise, les langues se sont déliées dans la Silicon Valley. Propos déplacés, harcèlement, domination banalisée… Le berceau de la tech américaine apparaît comme un bastion du sexisme. La situation n’est guère plus enviable en France. L’an passé, les femmes ne dirigeaient que 12 % des start-up, selon l’Agence du numérique. Et elles représentaient seulement 30 % des salariés du secteur, selon le Syntec Numérique, une proportion qui stagne depuis 2013. Les femmes lèvent en moyenne deux fois moins d’argent que les hommes. L’univers de la french tech, pour moderne que soit son image, n’est pas toujours accueillant pour des femmes en minorité et confrontées au sexisme.

En parler est difficile et s’apparente souvent au grand écart pour des femmes entrepreneurs qui ont du mal à ­s’afficher en victimes. Interrogée par « L’Usine Nouvelle », l’une d’entre elles dit d’abord que tout se passe bien pour elle. Puis, au bout de vingt minutes, sous couvert d’anonymat, elle révélera qu’elle a été très près de déposer une main courante car le comporte­ment de l’un de ses investisseurs s’apparentait à du harcèlement. Plusieurs nous ont par ailleurs confié qu’il arrivait que leurs interlocuteurs s’adressent seulement à leur associé homme ou aient des questions déplacées sur leur vie personnelle. Une autre affirme avoir reçu un e-mail d’une personne de son réseau voulant l’aider pour l’entrée en Bourse de sa société : « Je veux bien m’occuper de votre introduction en Bourse, et je ne parle pas uniquement de celle-là. » La difficulté des femmes à s’exprimer sur ces sujets est aussi le signe d’une loi du silence qui minimise le phénomène. « Nous n’avons jamais reçu de témoignage direct, mais l’omerta en France est telle qu’il est très difficile d’en avoir. Le rapport de force est trop fort. Sans oublier que le numérique est un milieu tout petit. Il est extrêmement difficile pour les femmes de parler », rapporte Emmanuelle Larroque, la directrice de Social Builder, une start-up créée pour promouvoir la mixité dans le numérique. Les réseaux d’entraide n’encouragent pas à la dénonciation. Ils préfèrent positiver et mettre en avant les quelques réussites féminines de l’Hexagone. Les comportements machistes sont pourtant l’un des facteurs expliquant la faible proportion de femmes dans la tech, qui elle-même favorise la persistance du sexisme.

La mixité, un atout économique

Un cercle vicieux choquant moralement, mais aussi délétère du point de vue économique. « Un entrepreneur résout les problèmes auxquels il est confronté. Si les femmes sont écartées de l’entrepreneuriat, tout un marché sera sous-exploité », estime Erika Batista, la directrice de l’incubateur parisien The Family. Une limite dont les pouvoirs publics ont conscience. « Les femmes entreprennent majoritairement dans la santé, le social ou les services à la personne, souligne ­Marlène Schiappa, la secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Si nous passons à côté des sujets qu’elles portent, ces secteurs seront privés d’innovations technologiques. » La mixité est aussi un facteur de réussite. Selon un rapport de l’association américaine Women who tech, les start-up dirigées par une femme obtiennent 35 % de retour sur investissement supplémentaire par rapport à celles dirigées par un homme. En outre, avec deux fois moins de fonds investis, elles dégagent 20 % de revenus en plus. L’entrepreneur et business angel Denis Fayolle, qui a cofondé trois start-up, confirme cet apport. « La mixité est un vecteur de bonne ambiance, elle est très bénéfique pour le business, explique-t-il. Elle minimise le risque d’échec, les combats de coq entre fondateurs. »

Pourquoi alors les femmes restent-elles si minoritaires dans le numérique ? L’argument d’un manque d’intérêt de leur part ne tient pas. « À l’époque où je faisais mes études en informatique, il y a quarante ans, il y avait plus de femmes que d’hommes dans nos classes », se souvient Guy Mamou-Mani, qui occupait la vice-présidence du Conseil national pour le numérique jusqu’en octobre. L’histoire se charge de rappeler le rôle clé joué par les femmes dans l’avènement des technologies numériques, d’Ada Lovelace (premier programme informatique) à Grace Hopper (premier langage de programmation), en passant par Hedy Lamarr (Wi-Fi et GPS). De 1972 à 1985, l’informatique était la deuxième filière comportant le plus de femmes ingénieurs au sein des formations techniques, rappelle le gouvernement français dans une note récente. Ce n’est qu’autour de 1984 que la situation se renverse, avec l’avènement de la micro-informatique. L’ordinateur personnel est présenté comme un outil d’émancipation des hommes, comme l’a théorisé Isabelle Collet, chercheuse à l’université de Genève, dans son ouvrage « L’informatique a-t-elle un sexe ? » (éditions L’Harmattan). Ce phénomène d’exclusion progressive des femmes, intervenu en Europe comme aux États-Unis, est le résultat d’une construction sociale. « En Iran, d’où je viens, la grande majorité des femmes font des études d’ingénieur, en particulier en informatique, explique Moojan Asghari, la cofondatrice de Women in AI, une association de promotion des femmes dans l’intelligence artificielle. Penser que l’ordinateur est un outil pour les hommes n’est qu’une question d’éducation. » Cette construction s’est enracinée dans les esprits. Les jeunes filles délaissent les filières scientifiques et techniques, selon la dernière étude Gender Scan (25 % en première technologique en 2010, contre 18 % en 2015). Cette faible proportion de femmes favorise une ambiance sexiste dans les écoles, qui peut s’avérer pesante pour les étudiantes, comme à l’école de code 42, à Paris. De quoi rebuter celles-là mêmes qui, se formant au numérique, pourraient apporter plus de mixité dans les start-up.

Des codes masculins prégnants

À ce sexisme, les start-up ajoutent une culture construite sur des codes masculins, créant un univers où les femmes ont parfois du mal à trouver leur place. « Quand on crée une culture du numérique un peu bonhomme, fondée sur des rites et sur une franche camaraderie, où l’on se tire dessus à coups de Nerf [marque de jouets qui commercialise un pistolet en plastique tirant des munitions en mousse, ndlr] entre ingénieurs qui se font des soirées bière, ça peut mettre mal à l’aise, notamment quand on est une femme ou une personne LGBTI », analyse Mounir Mahjoubi, le secrétaire d’État au Numérique. L’incontournable « pitch », cette courte présentation de projet destinée à convaincre investisseurs et partenaires, illustre cette culture masculinisée jusqu’à la caricature. « Les pitchs, c’est l’art de montrer ses muscles. Il faut dire que l’on est dans une boîte qui va tout exploser. Or les femmes ne se retrouvent pas dans ce discours », résume Claire Saddy, la fondatrice du réseau d’incubateurs Les ­Premières, qui vise à favoriser l’entrepreneuriat féminin.

Les femmes entrepreneurs sont contraintes d’apprendre à se conformer aux codes masculins. « Les investisseurs parient sur des gens, pas sur un projet. Devant un fonds ou un business angel, tu dois rentrer dans son système de valeurs et apparaître comme un requin », conseille Rachel Vanier, la directrice de la communication de Station F, lors d’un événement dédié à l’entrepreneuriat féminin. Scène du même type à un concours de pitchs organisé par Paris Pionnières, un incubateur parisien de start-up dirigées ou codirigées par des femmes. « Ce n’est pas assez ambitieux […]. Je n’ai pas envie d’entendre que le marché est déjà saturé aux États-Unis. J’ai envie d’entendre que tu vas bouffer la concurrence », lâche une membre du jury à Laure Bouys, la fondatrice de Yoga Connect, une plate-forme de vidéos de yoga. La liste est longue des comportements à bannir ou à adopter. « Nous encourageons les femmes à demander plus d’argent, à éviter le vocabulaire hésitant. Il faut aussi savoir être convaincante sans être trop “bossy” [autoritaire, ndlr], parce que c’est ce que certains investisseurs reprochent aux femmes qui se montrent très sûres d’elles… », détaille Caroline Ramade, la directrice générale de Paris Pionnières. Avant de relever : « Les femmes doivent apprendre les codes existants… en attendant de les changer. »

L’objectif est bel est bien de corriger la trajectoire. Face à la sous-représentation des femmes, de plus en plus d’acteurs se mobilisent. Des réseaux tels que StartHer interviennent dans les collèges et lycées pour sensibiliser à la mixité dans le numérique, des écoles comme Simplon donnent des cours de code dans les écoles élémentaires. De multiples incubateurs offrant une place privilégiée aux femmes se sont montés. Résultat : Paris est devenu capitale européenne de l’entrepreneuriat féminin, avec 21 % de start-up fondées par des femmes, contre 12 % en 2010. Des écoles de code ouvrent des promotions à 80 voire 100 % féminines. Des concours de pitchs réservés aux femmes de la tech s’organisent. La prise de conscience est là. De quoi donner l’espoir que l’univers français du numérique ne prenne pas le même chemin que la Silicon Valley. 

 

Jeanne Massa,

cofondatrice d’Habiteo, un service de visualisation de biens immobiliers en 3D

J’évolue dans des milieux très masculins : la promotion immobilière et la tech. Lorsque je suis invitée à participer à des tables rondes avec des confrères hommes, la première question que l’on me pose souvent, c’est : « Ce n’est pas trop dur d’être une femme dans ce milieu ? » Alors que mes confrères sont interrogés sur leur business. Lors d’une réunion avec mon associé, qui est un homme, notre interlocuteur ne s’adressait qu’à lui. Pour lever des fonds, on ne m’a jamais dit non parce que j’étais une femme, mais c’est vrai que lors des premiers tours de table, vous avez devant vous des investisseurs style jeunes loups de Wall Street qui attendent de vous que vous bouffiez le monde. Or, j’ai de l’ambition, mais je ne l’affiche peut-être pas autant qu’un homme.

 

Élise Covilette,

cofondatrice de Kokoroe, une plateforme d’apprentissage en ligne 

Nous n’avons pas trop eu à souffrir du sexisme. Nous avons été très bien entourées dès nos débuts, notamment grâce notre business angel, Julien Codorniou (Facebook)… Être trois femmes cofondatrices a même parfois été un avantage : celui de se faire remarquer plus facilement, par exemple ! Nous avions été précédemment dans un environnement plutôt masculin, celui de l’accélérateur Microsoft Ventures et nous avons toujours été bien accueillies. Finalement, le plus gênant, c’est peut-être les questions personnelles intrusives du type « Vous êtes trois filles, comment allez-vous coordonner vos grossesses avec le planning de la boîte ? » Mais globalement, cela reste marginal.

 

Christel Le Coq,

fondatrice de B-Sensory, un concepteur de sex-toys connectés

Lorsque je vais à un rendez-vous avec mon associé, c’est à lui que l’on pose des questions, alors que c’est moi la fondatrice. Un jour, un investisseur m’a dit qu’il ne pouvait pas m’aider en se justifiant : « Si ma femme apprend que je t’ai financée, j’aurai ma valise devant la porte. » Une autre fois, le responsable d’un fonds d’investissement d’une banque m’a assuré que le projet de notre entreprise l’intéressait. Quelques jours plus tard, il a dit à l’un de mes investisseurs, en mon absence, qu’il ne présenterait pas notre dossier au motif que notre projet n’est pas éthique. Il m’a mise en porte-à-faux. Le problème, c’est qu’en face de nous il y a des réseaux où il n’y a que des hommes : les investisseurs, le réseau french tech… Cela joue contre nous. S’il y avait plus de femmes, cela changerait la nature des questions que l’on nous pose.

 

 

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