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L'Usine Matières premières

Le paradoxe de la sidérurgie américaine et les leçons pour l'Europe, par Marcel Genet (Laplace Conseil)

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Publié le

Tribune Les mesures protectionnistes concrétisées par Donald Trump après ses promesses de campagne à la filière acier américaine - Rust Belt et ses états pivots en tête - font écho aux sursauts d'une filière acier européenne tentée par les mêmes réticences au changement, explique dans cette tribune Marcel Genet, président de Laplace Conseil et expert de l'acier.

Le paradoxe de la sidérurgie américaine et les leçons pour l'Europe, par Marcel Genet (Laplace Conseil)
Marcel Genet, PDG de Laplace Conseil
© Pascal Guittet

Les entreprises citées

En partenariat avec Industrie Explorer

Donald Trump veut protéger la sidérurgie américaine de l’assaut des exportateurs étrangers qui, selon lui, menaceraient la survie de l’industrie américaine. Outre les effets néfastes et prévisibles d’une politique ouvertement protectionniste, il est étonnant que le Président ignore la grande majorité de ses sidérurgistes, qui figurent parmi les plus performants au monde. Ce, dans le but de protéger trois entreprises traditionnelles, dont une étrangère [ArcelorMittal, Ndlr], incapables depuis plusieurs décennies de s’adapter aux (r)évolutions sociales, industrielles et technologiques.

En effet, la sidérurgie américaine est composée:
- d’une centaine d’usines de taille moyenne, propriété de 43 sociétés, qui recyclent dans des fours électriques les ferrailles américaines et produisent, avec profit, 67% de l’acier américain
- de 13 usines de taille plus importante (appartenant à trois sociétés) qui produisent les 33% restants dans de grands hauts-fourneaux dont un grand nombre (mais pas tous) sont obsolètes, mal gérés et soumis aux pratiques restrictives du syndicat des United Steel Workers.

Une filière électrique innovante

En 2017, le leader Nucor a produit à lui seul 30% de tout l’acier américain, avec 18 aciéries électriques. Il est le plus important recycleur du pays. Nucor appartient au très exclusif club des "Aristocrates du dividende", pour avoir versé 180 dividendes trimestriels consécutifs depuis 1972. Il a réalisé en 2017 un chiffre d’affaires de 26,5 milliards de dollars et un bénéfice net de 1,75 milliards de dollars avec 24 000 "teammates". Il est le meilleur sidérurgiste au monde pour l’environnement et émet quatre fois moins de CO2 par tonne produite que ses concurrents intégrés [de la filière charbon - minerai de fer, Ndlr]. Le secret de Nucor est imprimé en toutes lettres sur la couverture multiple de chaque rapport annuel, qui liste le nom de tous ses collaborateurs. Nucor est connu à la fois pour la productivité des ses travailleurs non syndiqués, qui est la meilleure de la sidérurgie, et pour payer les salaires et bonus les plus élevés de tous les sidérurgistes. Cela grâce à une organisation exemplaire et non hiérarchique qui libère les initiatives de tous. D’autre part, Nucor a importé d’Europe des innovations industrielles multiples (coulée en continu des brames minces ou en "os de chien", coulée directe en bobines, utilisation du gaz naturel à faible prix) qui lui permettent d’étendre sa gamme de produits, de réduire les coûts de production, d’accroître la qualité, de répondre plus rapidement aux besoins des clients et, cerise sur le gâteau, de réduire encore plus les émissions de CO2. Toutes ces informations sont vérifiables dans les rapports publiés par Nucor qui, outre les données financières habituelles, décrivent les recettes du succès de l’entreprise. De fait, 43 entreprises sidérurgiques américaines suivent peu ou prou le modèle de Nucor (dont SDI qui le dépasse sans doute depuis peu) et produisent ensemble avec profit 37% de l’acier américain.

Trois sidérurgistes intégrés obsolètes

Le dernier tiers de la production américaine est assuré par trois entreprises - ArcelorMittal, US Steel et AK Steel - qui exploitent les derniers hauts-fourneaux et les dernières mines de fer issus de la révolution industrielle du XIXe siècle. La moitié environ de leurs treize usines intégrées sont obsolètes par les standards internationaux et fermeront vraisemblablement dans les dix prochaines années. Toutes souffrent de relations sociales hiérarchiques et rigides qui freinent les évolutions technologiques et les indispensables restructurations. Elles contribuent, sans en être les seules causes, au moindre service aux clients et à l’insuffisance de qualité des produits.

A l’exception notable de US Steel, toutes ces usines ont connu un passage par le « Chapter 11 » du droit des faillites américaines, orchestré par Wilbur Ross, l’actuel secrétaire du Commerce des Etats-Unis [à l'origine de la proposition de mesures de barrières à l'entrée annoncées par Donald Trump, Ndlr], ce qui leur a permis de se délester de leurs obligations de pensions non financées et de les transférer aux contribuables américains. De plus, les pertes récurrentes de ces entreprises à chaque bas de cycle ne leur permettent pas de financer les modernisations souhaitables ni de bénéficier du renouveau de l’industrie du gaz naturel pour changer leurs technologies, qui restent basées sur le charbon. Les dernières usines intégrées sont donc enfermées dans une spirale vicieuse de décroissance et de pertes d’emplois, directs et indirects dans la "Rust Belt" [Etats américains de la région des Grands lacs où était concentrée la sidérurgie traditionnelle, et qui ont beaucoup pesé dans l'élection de Donald Trump, Ndlr]. Plutôt que de se remettre en question, elles accusent les importations d’être la cause de tous leurs maux.

Pour leur venir en aide, l’administration américaine pourrait s’inspirer de la politique européenne qui, dans les années 1980, dites de "crise manifeste", avait permis de restructurer une grande partie de la sidérurgie européenne et de la relancer aux frais (pas si élevés que cela) du contribuable. Mais l’administration Trump préfère apparemment une solution beaucoup plus coûteuse pour l’économie américaine, en imposant une taxe énorme sur toutes les entreprises américaines et tous les consommateurs américains directs ou indirects d’acier, qui devront payer leur acier plus cher pour permettre à trois entreprises sidérurgiques et à leurs travailleurs de continuer leurs activités sans se réformer.

L'Europe n'a pas terminé sa réforme

Ceci vaut aussi pour l’industrie européenne, qui pourtant ne connait pas le même délabrement de son industrie intégrée, ni malheureusement les mêmes succès que Nucor et les siens. L’Europe est sensiblement dans la même situation que les USA qui est essentiellement due à une baisse continue de la demande d’acier et impose des restructurations récurrentes, coûteuses et difficiles avec des pertes d’emplois concentrées dans des régions en déclin.

Après les courageuses réformes durant la "crise manifeste" suivie de l’accession des nouveaux pays d’Europe centrale (1980-1993), elle suit à présent sensiblement la même politique que les Etats-Unis. Les demandes de protectionnisme s’accroissent en Europe et les fermetures indispensables de hauts-fourneaux obsolètes suscitent des résistances considérables, pour les mêmes raisons de protection des anciens emplois. En Europe, l’acier produit par recyclage de ferrailles ne concerne que 40% de la production, contre 67% aux USA. La Turquie est le principal bénéficiaire de cette politique restrictive : elle importe le surplus de la collecte européenne de ferrailles et, grâce à elles, concurrence les exportations européennes d’acier, notamment au Moyen-Orient.

En outre, l’acier recyclé - qui génère moins de 15% des 236 millions de tonnes de CO2 émises par l’industrie sidérurgique - supporte 54% des taxes et règlementations (2,3 milliards d’euros) imposées au nom de la protection de l’environnement. Par contre, l’industrie intégrée échappe presqu’entièrement aux paiements des ETS et même parfois en bénéficie par la revente d’une partie des allocations excessives d’ETS reçues gratuitement. La France se distingue, malheureusement encore, en envisageant la fermeture de quatre aciéries électriques suite à la faillite d’Ascométal et à sa revente à Schmolz + Bickenbach. Ce dernier va transférer la production des demi-produits en Allemagne qui seront alors fabriqués avec de l’électricité allemande au charbon et non plus avec de l’électricité nucléaire, ce qui n’est pas idéal pour les émissions mondiales de CO!

En synthèse, l’acier qui reste indispensable aux économies modernes et le sera plus encore pour construire tous les équipements nécessaires à la transition énergétique (une seule éolienne de 2 MW a besoin de 400 tonnes d’acier) mériterait de meilleures politiques publiques que celles préconisées par l’administration américaine et imitées par un certain nombre de pays européens.

Marcel Genet est le président et fondateur de Laplace Conseil, un cabinet dédié aux industries métallurgiques dans le monde.

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1 commentaire

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06/03/2018 - 18h16 -

La production énergétique est dans la même impasse que les producteurs d'acier. Produire de l'acier demande des apports conséquent d'énergie. Or, pour ces apports on utilise le charbon en Allemagne et l'atome en France, avec toutes les conséquences néfastes qu'entraînent l'utilisation des ces produits.Changement climatique pour l'un, déchets toxiques contaminants indestructibles pour l'autre ! Cela alors même qu’aujourd’hui, nous pourrions avec le stockage de masse des renouvelables, produire sans contrainte,à moindre coût , sans influencer le climat et sans produire de déchets toxiques,tout l'acier dont nous avons besoins ?. Inventeur indépendant, je propose une solution pour le stockage de masse, économique, polyvalente et universelle.
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